Artiste, critique, commissaire, conservateur, collectionneur et ex-directeur adjoint du Musée des beaux-arts de Montréal dans les années 70, Léo Rosshandler est décédé ce mercredi à Montréal, à l’âge de 97 ans.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Léo Rosshandler allait avoir 98 ans le 17 juillet. Sa vie aura été aussi intense que diversifiée. Né à Amsterdam en 1922 au sein d’une famille juive, il avait connu la fuite d’une Europe troublée et menaçante, l’exil à Cuba puis au Mexique, où il avait étudié les beaux-arts à l’Escuela La Esmeralda, l’école des muralistes mexicains, de 1945 à 1948.

Léo Rosshandler a été conservateur et directeur adjoint du Musée des beaux-arts de Montréal dans les années 1968-1976. Il a ensuite géré et amplifié la collection d’œuvres d’art de la société Lavalin de 1977 à 1989. « Je peignais tout le temps quand j’étais au Musée des beaux-arts, mais je ne le disais à personne et je ne montrais rien, car je ne me voyais pas concurrencer avec quiconque », avait dit Léo Rosshandler à La Presse en 2017, lors du vernissage d’une expo de ses peintures au côté de celles de Jean leFebure, à l’Espacio México de Montréal.

« Je voudrais rendre hommage aux talents de peintre et d’écrivain de Léo et à sa culture, a dit à La Presse Andrée Tessier, sa femme depuis 17 ans, ce mercredi. C’était un homme extraordinaire, très versatile et malgré son grand âge, il était adoré des jeunes et ne regardait pas les gens de haut. »

Comme peintre, Léo Rosshandler a eu sa phase de scènes bibliques et historiques, son époque « chinoise » et sa période de portraits expressionnistes, notamment deux magnifiques effigies de Federico García Lorca et de Jorge Luis Borges. Sa peinture a déjà été décrite comme à la fois exubérante et subtile. Au Mexique, où il a vécu dans les années 40, il avait cherché à « intégrer le toucher de la peinture mexicaine ». Dans les années 50, il était totalement immergé dans les traditions et les riches paysages du Mexique. Ses œuvres évoquaient alors la géographie et l’histoire, mais aussi la littérature mexicaine qui l’a également inspiré. Il peignait tous les jours.

« À première vue, on aurait pu dire que sa peinture était naïve, mais elle ne l’était pas du tout, dit le critique d’art et ex-directeur du magazine Vie des Arts Bernard Lévy, qui a bien connu Léo Rosshandler. Il avait décidé de faire une peinture figurative et narrative. Son traitement était singulier, un style que je qualifierais de piquant. Comme si ça piquait les yeux. C’était sa façon d’être contemporain. »

Pour Bernard Lévy, les connaissances générales de Léo Rosshandler étaient immenses. « La chose la plus spontanée qui me vient à l’esprit, c’est qu’il était une encyclopédie vivante, dit-il. Il pouvait vous parler de musique, de cinéma, de politique, d’histoire, de linguistique, d’art chinois et d’art mexicain évidemment. Un homme d’une érudition exceptionnelle, polyvalent et très curieux. »

Léo Rosshandler a marqué l’histoire du MBAM qui l’avait engagé en partie à cause de ses impressionnantes connaissances des langues. « C’est lui qui a posé les bases d’un vrai service d’éducation au Musée des beaux-arts de Montréal, dit Bernard Lévy. Un département que Nathalie Bondil a su développer. Deuxièmement, il a procédé à l’enrichissement des collections d’art précolombien du musée avec des œuvres uniques. Il était aussi très proche des artistes contemporains de son époque, les Leduc, Molinari, Barbeau, etc. Il a ainsi permis d’apporter au MBAM bien des œuvres d’art contemporain sans compter que celles de la collection Lavalin se sont ensuite retrouvées au Musée d’art contemporain de Montréal. »

« Intellectuel aventureux, polyglotte curieux, artiste poète, le Musée des beaux-arts de Montréal se souviendra surtout que Léo Rosshandler a ouvert le musée aux cultures précolombiennes avec sa retentissante exposition Mangeurs d’hommes et jolies dames en 1971, sa grande passion et son domaine d’érudition, dit Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du MBAM. Je me souviendrai quant à moi du collectionneur généreux et donateur fidèle que j’ai connu et qui nous a offert de très beaux ensembles d’art mexicain ancien. Il nous disait : “Je considère ma collection comme un jardin d’art que je cultive, et les œuvres comme des plantes vivaces.” Voir le musée continuer à s’ouvrir au Tout Monde le réjouissait, lui véritable citoyen du monde. »

« Le temps et l’espace, l’être et le néant, l’éternité et l’immédiat, la naissance et la mort, le début et la fin, le souvenir et l’oubli, le passé et l’avenir, la cause et l’effet, la joie et la peine, et tout le reste... »

« Ces lignes, tirées du préambule du récit Le procès du « Bon Dieu », de Léo Rosshandler, résument bien l’ensemble de principes, de vérités fondamentales qui ont inspiré l’œuvre et le verbe de cet acteur clé de la scène culturelle et artistique du Québec, dit Victor Pimentel, conservateur de l’art précolombien au MBAM de 2009 à 2015 et ami de Léo Rosshandler. Humaniste généreux et cultivé, il était un narrateur sans limites et un artiste inépuisable. »

Le photographe montréalais Gabor Szilasi était très ami avec Léon Rosshandler. « Il était mon voisin, dit-il à La Presse. On parlait de dialectes juifs. Je l’ai connu quand il était au MBAM. Il avait acheté quelques-unes de mes photos à une époque où la photo n’était pas très populaire dans les musées. C’était alors un type important pour la vie artistique de Montréal. Et j’ai beaucoup aimé ses tableaux dont le contenu était très actuel. »

Léo Rosshandler est décédé à la suite d’une chute et d’une fracture à la hanche. « Il ne pouvait plus marcher et s’est laissé mourir, dit Mme Tessier. J’ai passé les deux derniers jours avec lui. On s’est rappelé les beaux souvenirs de notre vie. C’était un grand collectionneur et un bon compagnon de voyage, avec une belle joie de vivre. » Outre Andrée Tessier, M. Rosshandler laisse dans le deuil trois enfants mexicains, issus d’un premier mariage, et une fille, issue d’un second mariage avec une Américaine.