Célébré aux États-Unis et à Toronto, le sculpteur et dessinateur montréalais Jean-Pierre Larocque n'a pas eu droit à la même reconnaissance dans sa ville natale. Le centre d'art 1700 La Poste comble cette carence par une expo d'envergure sur cet artiste dont la fortune et l'outrage auront été d'épouser la céramique.

ÉRIC CLÉMENT LA PRESSE

La Presse avait découvert les imposantes sculptures énigmatiques de Jean-Pierre Larocque en 2012 à la galerie D'Este, quand le galeriste Mark Liebner exposait avenue Greene, à Westmount. Il s'agissait d'un premier solo à Montréal pour cet artiste rentré, en 2000, des États-Unis après une quinzaine d'années à étudier, à exposer puis à enseigner chez nos voisins du Sud.

Nous avions été subjugué par sa pratique céramiste à la fois moderne et classique. Unique. Avec des accents mésopotamiens et d'Extrême-Orient, mais d'une facture tellement actuelle dans son élaboration.

L'argile est moins une matière qu'un instrument dans les mains de Jean-Pierre Larocque, véritable virtuose de la terre glaise.

De près, ses grandes sculptures ont la patine du cuir, de la peau de chamois, du linge mouillé, de la dentelle ou du carton-pâte. Une texture baroque, brute mais non brutale, qu'il élabore en tordant, en aplatissant, en projetant violemment l'argile sur l'oeuvre en devenir.

Le coût de l'avant-garde

Même s'il est collectionné par plusieurs grands musées nord-américains, dont le Musée des beaux-arts de Montréal, il n'a pas convaincu tous les experts de l'art contemporain avec ses créations à la fois fragiles et robustes. Matériau nourrissant notre domesticité depuis des lunes, la céramique est victime de préjugés persistants dans le marché de l'art.

Pourtant, l'oeuvre de Jean-Pierre Larocque englobe l'histoire de la céramique et celle de l'art. Avec un style poétique et exploratoire. Un art qui n'est ni celui de l'esprit ni celui du corps, mais celui du geste spontané et obligatoire. Une quête d'identité et d'expression qui s'inscrit dans l'instinct de transformer la matière.

Dessins

Jean-Pierre Larocque a remonté le temps avec ce déploiement du 1700 La Poste. Il y a inséré des dessins créés au stylo bille à son retour des États-Unis, une technique qu'il pratiquait dans les années 70, comme on peut le voir dans la réserve de la salle d'exposition. «J'ai appelé ça des Doodle, car ça rappelle les dessins qu'on fait quand on parle au téléphone!», dit-il.

C'est dans ces dessins de figures mystérieuses et enchevêtrées, véritable magma de visages fantomatiques, que l'on trouve les origines du style de Jean-Pierre Larocque, cette manière de créer des «motifs» humains par défaut, en dessinant «à reculons», effaçant à la gomme des espaces pour voir apparaître ces formes qu'il appelle des rêves éveillés.

Il a conservé l'esprit de cet assemblage en travaillant au fusain, isolant toutefois ses personnages, comme dans sa série Grand fusain, où se mêlent profils au charme médiéval et têtes d'animaux. Sur la mezzanine du 1700 La Poste ont été accrochées des aquarelles colorées, travaillées en épaisseur et en transparence, où l'on retrouve cette même profusion de personnages aux expressions sereines, véritable mise en scène de l'étrangeté.

L'exposition est accompagnée d'un documentaire, Jean-Pierre Larocque. Le fusain et l'argile, commandé par Isabelle de Mévius, fondatrice et directrice du 1700 La Poste. Il a été réalisé par Bruno Boulianne, qui a rencontré le céramiste dans son atelier ainsi que des professeurs et des artistes qui ont croisé son parcours.

On y découvre les techniques de Jean-Pierre Larocque, le défi de la cuisson de ses oeuvres, mais aussi l'homme derrière l'artiste. Un homme dépouillé de sa vivacité artistique quand son mentor, sa muse et compagne de vie, l'artiste Marie Laure Tribout Falaise, est morte en 2014. Mais un homme qui a fini par rebondir, même si ses dernières oeuvres, plus sombres, ont une tonalité quasi funéraire.

Celle qui était entrée tôt dans la vie de Jean-Pierre Larocque est partout dans cette exposition. Dans la tendresse des grandes têtes énigmatiques. Dans la force et la tranquillité de ses guerriers. Dans son engagement total, qu'elle aussi déployait, notamment dans la broderie d'art. Et dans leur soif commune d'aventure et de rencontres.

«Une exposition sur l'Homme dans toute sa grandeur et sa vulnérabilité, toujours en quête de lui-même, déchiré entre sa force et sa faiblesse», résume avec justesse Isabelle de Mévius.

Au centre d'art 1700 La Poste, jusqu'au 23 juin.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Les oeuvres en céramique de Jean-Pierre Larocque découlent d'un long travail de création, d'un émaillage pigmenté, d'un vernissage et d'une cuisson à haute température très précise pour leur conférer suffisamment de résistance.