Après ses expos chez Occurrence, René Blouin et soon.tw, en 2017, et ses aquarelles pour Period Rooms, l’événement créé par Vox l’été dernier, Pierre Dorion est de retour avec une trentaine de peintures à la Galerie René Blouin. Avec ce style soigné qui a fait sa réputation et une nouvelle série au caractère automatiste.

Éric Clément
Éric Clément La Presse

Les œuvres exposées jusqu’au 30 novembre chez le fidèle galeriste de Pierre Dorion – il collabore depuis l’âge de 25 ans avec René Blouin – ont été réalisées ces deux dernières années, majoritairement dans son atelier. Toujours avec comme matériau de base ces clichés qu’il capte lors de ses déplacements, notamment ses visites de musées et de galeries. 

Toujours… sauf sa dernière série amorcée l’été dernier à la campagne. Une série plus gestuelle que ses œuvres des dernières années. Un travail révélant un autre rapport chromatique, avec des tableaux de petit format qu’il a peints, chaque matin ou presque, près de Lachute où il se rend depuis quatre ans. 

« Je me suis laissé inspirer par le lieu et j’ai exploré le geste et cette marque picturale que j’efface d’habitude dans mes tableaux », dit-il en entrevue.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Trois peintures de la série Projet Y 2019, de taille 12 po x 10 po, que Pierre Dorion a réalisées à la campagne l’été dernier 

Ces petits tableaux ont tous été réalisés à partir de sa palette, ses gammes de couleurs qui font sa marque. Aucun n’est relié à une mémoire photographique ou à un lieu précis. « Sauf le lieu où ç’a été créé, en écho à la lumière ambiante, explique-t-il. Je les peins très rapidement, d’une manière presque automatique et automatiste. Le résultat m’étonnait. Je me disais que c’était vraiment une peinture québécoise, comme dans les années 60. »

Pour les œuvres de cette série intitulée Projet Y 2019, Pierre Dorion a appliqué, chaque fois, trois traces de pinceaux marquées de façon saccadée, avec des interruptions. Une démarche systématique donnant des résultats plastiques particuliers.

Il y a parfois des corrections, des fois ça marche, des fois ça ne marche pas. C’est vraiment entre le contrôle et la perte de contrôle. Donc on est vraiment dans l’automatisme.

Pierre Dorion

En une semaine, l’artiste peut faire une vingtaine de ces petits tableaux de 12 po sur 10 po et une cinquantaine sur papier. Il a essayé d’en créer sur de plus grands formats, mais il n’est pas assez satisfait de l’expérience pour nous les dévoiler ! 

À part cette nouvelle percée plastique, on retrouve dans l’exposition le résultat de ce qui s’est techniquement passé dans l’atelier de Pierre Dorion ces deux dernières années. Avec deux autres grilles de peintures bichromatiques, plus construites que celles créées in situ chez Occurrence, il y a deux ans. Des tableaux de petits formats qu’il dispose pour former une grille de 36 œuvres qui donne des effets de vibration lumineuse. 

PHOTO GUY L’HEUREUX, FOURNIE PAR L’ARTISTE

Bichromes (Grille III), 2018-2019, Pierre Dorion, 36 huiles sur toile de lin mesurant 10 po x 8 po chacune (65 po x 53 po pour l’ensemble)

Rappelant les photographies d’intérieurs de la regrettée Lynne Cohen, Corridor et Skylight II découlent de photos prises dans une galerie de New York et dans un couloir de l’oratoire Saint-Joseph. Ambiance institutionnelle, plafond insonorisé, lumière tamisée à la limite du glauque : une figuration de la présence de l’absence, comme le mentionne Pierre Dorion. Un effet rendu avec perfection pour Corridor, en utilisant avec doigté (pendant six semaines !) des teintes terre de Sienne, violet, bleu de Prusse et gris-vert. Un exercice compliqué à réaliser, reconnaît l’artiste, qui le compare à l’exécution d’une musique pour piano de Gabriel Fauré. 

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

À gauche, Corridor, et à droite, Skylight II, deux huiles sur toile de lin de 33 po x 25 po, réalisées l’an dernier

On retrouve la même quête de fondu dans une toile, à l’entrée de la galerie, qui découle d’une photo prise à travers un hublot. Par contre, c’est la netteté chromatique qui ressort de l’œuvre Capri, un intérieur lumineux et quelque peu idéalisé d’un hôtel cubain. Ou encore de cette palissade de Provincetown réduite à un objet minimaliste où une couleur se fond dans une autre pour suggérer un éclairage naturel. 

Aujourd’hui, Pierre Dorion ne prend presque plus de photos tant il en possède en réserve pour le guider vers des milliers de toiles. « Ces photos continuent à me stimuler et comme tout le monde prend des photos aujourd’hui, j’ai peur de répéter quelque chose que je vois déjà sur Instagram, affirme-t-il. J’essaie donc de me limiter à quelque chose que j’ai expérimenté et qui a un rapport avec la mémoire. Dans un rapport affectif avec l’image. » 

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Provincetown, 2018, Pierre Dorion, huile sur toile de lin, 60 po x 45 po

Pierre Dorion réfléchit à la possibilité de publier un jour une sélection de ses photos, telles quelles. De belles images qui n’ont finalement pas besoin d’être traduites en peinture. En attendant, on peut profiter pleinement de ses œuvres léchées et ambiguës, formellement rigoureuses et dont le style, entre figuration et abstraction, permet de voguer dans un univers magnifié, entre les douceurs de l’ombre et celles de la lumière. 

Pierre Dorion, à la Galerie René Blouin, jusqu’au 30 novembre.