Le Musée d’art de Joliette expose, jusqu’au 8 septembre, une trentaine de peintures de l’artiste métisse Christi Belcourt, qui milite pour la protection de l’eau au Canada, ainsi que des œuvres photographiques et vidéo de l’artiste d’origine coréenne Jin-me Yoon. Deux expos qui soulignent la force du lieu sur la constitution identitaire.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Jin-me Yoon, qui fait actuellement partie d’une exposition collective, Artists Explore a Sense of Place, au musée Glenbow de Calgary, explore depuis 25 ans les thèmes identitaires en les intégrant dans la notion de territoire. Ses photographies et ses vidéos témoignent de son souci de se positionner en tant qu’être humain au cœur d’un environnement.

Avec Living Time From Away, que la commissaire Anne-Marie St-Jean Aubre a traduit par Temporalités depuis l’ailleurs, l’artiste vancouvéroise nous immerge dans son histoire personnelle. L’empreinte de ses origines coréennes, son expérience migratoire, ses liens avec ses proches et, surtout, son appropriation de la réalité canadienne.

PHOTO ROMAIN GUILBAULT, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ART DE JOLIETTE

La commissaire Anne-Marie St-Jean Aubre en compagnie de l’artiste Jin-me Yoon, lors du vernissage de l’exposition Temporalités depuis l’ailleurs, le 8 juin dernier

Le parcours de ses œuvres révèle ses préoccupations d’artiste et transpose une réflexion sur la nationalité, le genre et l’identité. On le constate avec ses images de lieux typiques du Canada dans lesquels elle a inséré des membres de sa famille. Notamment l’Île-du-Prince-Édouard, berceau de la Confédération, où elle a photographié les champs de pommes de terre et évoqué le roman Anne aux pignons verts, de Lucy Maud Montgomery. Un livre pour enfants, mais aussi pour immigrés, puisqu’il parle d’adoption, de différence, de rêve et d’humanité.

Ces magnifiques portraits de Jin-me Yoon illustrent bien sûr la richesse du Canada, hétérogène tant par sa nature que par les êtres qui le peuplent et le développent. Mais ils suggèrent aussi les limites d’un cadre photographique ou d’une idéalisation du sujet qui cachent, l’un et l’autre, une réalité sociale ou naturelle plus complexe.

Nous avons enfin bien aimé sa série de diptyques photographiques, Living Time, avec, chaque fois, une personne photographiée debout et couchée dans la nature, suggérant la vie et la mort. Sous le même titre, Jin-me Yoon propose une vidéo de 23 minutes qui diffuse en parallèle des images du Canada et de la Corée, morceaux d’histoire mêlés sur l’écran comme dans son esprit.

Le soulèvement de Christi Belcourt

Fille de Tony Belcourt, éminent militant des droits des Métis, Christi Belcourt fait l’objet à Joliette d’une rétrospective de mi-carrière, Soulèvement : la force de la Terre Mère. On peut dire que cette artiste joue, depuis 25 ans, un rôle aussi crucial que celui de son père au Canada, dans sa façon esthétique de critiquer les effets néfastes de l’exploitation minière tout en évoquant la résilience des autochtones et des Métis.

On détecte dans ses œuvres son attachement profond aux ressources terrestres et à la transmission du savoir autochtone. The Earth Is My Government est une de ses plus belles œuvres, avec ce bison recouvert de fleurs et ses multiples détails.

Cette peinture délicate, comme d’autres aux motifs floraux, raconte la diversité de la nature canadienne avec une technique de petits points d’acrylique que Christi Belcourt forme sur la toile avec la pointe d’un pinceau ou d’une aiguille à tricoter. Un travail de moniale qui rappelle évidemment les petites perles colorées de la tradition autochtone et qui lui permet de représenter des oiseaux, des feuilles, des fleurs, des fruits et des papillons. C’est le cas de sa toile symétrique The Conversation dont le fond noir évoque la broderie ancienne.

Revolution of Love, la plus grande toile de l’exposition, montre une réunion de femmes autochtones qui jouent de la musique dans la nuit, une nuit étoilée et magique, parcourue de poissons, de plantes, d’anémones de mer et de tortues. Un regroupement de femmes en état de recueillement et de célébration, en harmonie avec la nature et l’univers.

Dans les toiles de Christi Belcourt, la végétation est intimement liée et fortement enracinée, montrant l’aspect pérenne et l’interconnexion de la nature, diversifiée et unie, une réalité que l’artiste souhaite étendre aux humains. Avec plus de paix et des causes qui rassemblent.

C’est la raison pour laquelle le visiteur est accueilli, à l’entrée du musée, par des bannières suspendues, des sérigraphies sur toile qui appellent à la protection de l’eau et qui critiquent l’industrie pétrolière. « Water is Sacred », « No Pipelines – Keep it in the Ground ». Une réalisation de Christi Belcourt et de l’artiste anishinaabe Isaac Murdoch. Tous deux membres du collectif Onaman, ils s’efforcent de convaincre les jeunes autochtones de se réapproprier leurs us et coutumes tout en militant pour la justice sociale et une exploitation raisonnable des ressources naturelles. 

PHOTO PAUL LITHERLAND, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ART DE JOLIETTE

Trois œuvres de l’exposition Soulèvement : la force de la Terre Mère, de Christi Belcourt, dont (au centre) Prayers and Offerings for Genebek Ziibiing, toile dénonçant la pollution des nappes aquifères par des exploitations minières de la région d’Elliot Lake, en Ontario.

Ces deux expositions présentées en parallèle dialoguent à l’unisson. Leurs commissariats et leur contenu forcent le respect. Non seulement elles permettent de découvrir deux grandes artistes de la scène contemporaine canadienne qui nous éveillent à la puissance des racines et du lieu de vie dans l’édification de l’identité, mais en plus elles réitèrent le rôle central de l’éducation et de la mémoire pour paver la voie de la paix et de l’harmonie sur cette Terre Mère célébrée par les Premières Nations.

Temporalités depuis l’ailleurs, de Jin-me Yoon, et Soulèvement : la force de la Terre Mère, de Christi Belcourt, au Musée d’art de Joliette, jusqu’au 8 septembre

Consultez le site du Musée d’art de Joliette