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Dorothea Rockburne: de Riopelle aux mathématiques

Le musée Dia:Beacon consacre une exposition permanente à... (Photo Nathan Bajar, The New York Times)

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Le musée Dia:Beacon consacre une exposition permanente à la Montréalaise d'origine, Dorothea Rockburne, 85 ans.

Photo Nathan Bajar, The New York Times

(NEW YORK) Née à Montréal, Dorothea Rockburne a vécu la majeure partie de sa vie d'artiste aux États-Unis. Alors que le réputé musée Dia:Beacon lui consacre une exposition permanente, notre journaliste a rencontré la dame de 85 ans à la fascinante feuille de route dans son loft de Soho, à New York.

Tropical Tan (1967-68) est l'une des premières oeuvres... (Photo fournie par Dorothea Rockburne) - image 1.0

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Tropical Tan (1967-68) est l'une des premières oeuvres de Dorothea Rockburne intégrant des notions de topologie.

Photo fournie par Dorothea Rockburne

L'installation éphémère Y from Domain of the variable,... (Photo FOURNIE PAR LA Dia Art Foundation) - image 1.1

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L'installation éphémère Y from Domain of the variable, d'abord été créée au début des années 70, renaît entre les murs du Dia:Beacon.

Photo FOURNIE PAR LA Dia Art Foundation

Située aux abords du fleuve Hudson, à un peu plus d'une heure de train de New York, la ville de Beacon est une petite bourgade tranquille entourée de nature bucolique. Les raisons de s'y rendre sont nombreuses, mais sa principale attraction, pour les amoureux d'art, est le Dia:Beacon.

Campé dans une ancienne usine Nabisco et fondé en 2003, ce musée iconoclaste est dédié aux artistes contemporains de 1960 à nos jours et accueille l'impressionnante collection permanente de la Dia Art Foundation, ainsi que plusieurs installations d'envergure.

L'écrin parfait pour mettre en valeur les oeuvres de l'artiste Dorothea Rockburne, qui met en relation l'art et les mathématiques avec des installations grand format qui interrogent notamment la perception et les relations à l'espace.

L'exposition permanente consacrée à ses premières oeuvres, créées dans les années 60 et 70, y a été inaugurée en mai dernier. Suivra cet automne une seconde partie dédiée à deux autres séries: Egyptian Paintings et Golden Section Paintings.

Véritables «équations visuelles» comme l'évoque elle-même Rockburne, les oeuvres recourent à la géométrie et aux équations mathématiques. Feuilles de fonte ou de papier enduites de goudron pliées sur des axes diagonaux, application de matériaux industriels comme l'huile brute ou la graisse sur du papier plié ou déchiré, panneaux de bois aggloméré collés au mur puis arrachés; les installations portent les traces des manipulations, actions, mouvements nécessaires à leur matérialisation.

«Ces oeuvres montrent l'intérêt de Dorothea pour les mathématiques, et la théorie des ensembles en particulier», explique Alexis Lowry, commissaire au musée Dia:Beacon.

«On y remarque toutes ces relations mathématiques: celles entre les objets et avec l'espace, entre ce qui se trouve en haut, en bas, dessous, dessus... Des relations spatiales, bref, qui sont inspirées des principes mathématiques, mais qui deviennent en quelque sorte des équations spatiales», remarque Alexis Lowry, alors que nous visitons l'exposition en sa compagnie.

Une des pièces maîtresses de l'exposition, le dyptique Domain of the Variable, a d'ailleurs été recréée pour l'occasion par l'artiste et son équipe. L'installation originale, volontairement éphémère, faisait partie prenante de l'espace où elle était exposée dans les années 70.

«Je ne voulais pas faire du travail qui polluait et, pour moi, l'entreposage d'art est une forme de pollution. Je voulais que ce soit nouveau chaque fois», se remémore Dorothea Rockburne, rencontrée en mai dernier dans son immense loft-atelier débordant d'artefacts et de livres dans le quartier Soho, à New York.

Elle se dit «reconnaissante» envers le Dia:Beacon d'avoir permis à ses oeuvres de revivre. «C'est important, je crois, car cette oeuvre n'a pas été pensée pour le marché et c'est un problème aujourd'hui. Les artistes créent par devoir, pour nourrir une galerie, pour que les gens riches se sentent bien à propos d'eux-mêmes et que les galeristes s'enrichissent», lance la dame qui, à 85 ans, ne semble avoir rien perdu de sa verve, ni de son idéalisme.

Dorothea Rockburne, 15 ans, dans une classe d'art... (PHOTO FOURNIE PAR LE DOROTHEA ROCKBURNE STUDIO) - image 2.0

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Dorothea Rockburne, 15 ans, dans une classe d'art au Montreal Museum School, en 1948.

PHOTO FOURNIE PAR LE DOROTHEA ROCKBURNE STUDIO

Esprit rebelle

Rien ne destinait Dorothea Rockburne à entrer dans les rangs. Née en 1932 d'une mère galloise cordon-bleu et d'un père d'ascendance amérindienne et française (ses ancêtres se nommaient De Roquebrune), qui lui transmit son amour de la nature, elle grandit dans le quartier Côte-des-Neiges, mais passe beaucoup de temps dans le Nord, près de Saint-Jérôme, où sa famille possède un grand terrain.

«Mes parents étaient des gens très gentils avec beaucoup de moralité et d'intégrité... Même s'ils m'ont trouvée un peu difficile à gérer! (rires) Ils ont su me donner une bonne base, une structure où j'étais libre», se souvient-elle, évoquant une enfance «merveilleuse».

Enfant, déjà, elle se construit en relation avec l'espace, la nature, le mouvement. L'été, elle nage, fait de la voile; l'hiver, c'est le ski qui la passionne. Elle s'adonne aussi, dès un jeune âge, au ballet. «Il y a toujours eu quelque chose en moi qui était à propos du mouvement», remarque-t-elle.

Jeune, elle a la santé fragile; elle est souvent atteinte de pneumonies et recluse à la maison. Sa soeur aînée lui enseigne les rudiments de la lecture dès l'âge de 4 ans. «Il faisait si froid à Montréal; sans manteau de fourrure, on ne pouvait survivre!», se remémore-t-elle.

Mais au-delà de la lecture - dont les livres d'engravures égyptiennes ramenés d'Europe par sa mère, pour lesquels elle développe une réelle fascination -, ce sont véritablement le dessin et la peinture qui sont sa nourriture première.

«Très jeune, j'ai constaté que le fait de peindre et de dessiner m'apportait quelque chose que je ne réussissais pas à obtenir autrement. C'est un peu comme si ça avait modelé mon âme. À 13 ans, je savais que j'allais être une artiste.»

À 10 ans, elle suit les cours d'art du samedi à l'École des beaux-arts. Elle compte parmi ses professeurs nuls autres que Borduas et Riopelle, qui ont eu sur elle une influence considérable.

«C'étaient des artistes connus, avec beaucoup, beaucoup d'attitude (rires). C'était tellement une autre époque. L'art n'était pas important pour la plupart des gens, et ce qui nous était présenté était très représentatif. Mais eux, ils étaient allés en Europe et avaient une tout autre vision. Ils ont ouvert des portes pour moi. C'étaient de très bons professeurs ; ils nous encourageaient à faire plus et, mieux, à être rebelles!»

Dorothea Rockburne, lors de son arrivée au Black... (PHOTO FOURNIE PAR LE DOROTHEA ROCKBURNE STUDIO) - image 3.0

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Dorothea Rockburne, lors de son arrivée au Black Mountain College, en 1950.

PHOTO FOURNIE PAR LE DOROTHEA ROCKBURNE STUDIO

La Mecque des écoles d'art

Quelques années plus tard, on la retrouve dans les classes du samedi au Montreal Museum School. Là-bas, elle se lie avec le directeur de l'établissement, Arthur Lismer, notamment connu pour avoir fait partie du «Group of Seven». 

«C'était une époque intéressante à Montréal, après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il y avait beaucoup d'Européens en ville. Arthur m'a beaucoup encouragée. Il s'est intéressé à mon travail», se souvient-elle.

Voyant le potentiel de la jeune Dorothea, Lismer lui suggère d'aller étudier en Caroline du Nord, au Black Mountain College. Même si elle n'a existé que quelques années, cette université libre expérimentale, directement dans la lignée du Bauhaus, en Allemagne, a marqué l'imaginaire. Une véritable Mecque de l'art qui attirait des artistes de partout.

La jeune femme côtoie des professeurs et étudiants comme Merce Cunningham et John Cage. Elle participe d'ailleurs, en 1952, à Theatre Piece No. 1 par Cage, considéré comme le premier «happening» de l'histoire de l'art. Des années marquantes, il va sans dire.

«J'étais comme une éponge séchée et partout, il y avait matière à m'abreuver!», s'exclame-t-elle. 

«Ça ne m'intéressait pas d'être modelée, d'avoir une profession. Pour moi, ça allait tuer mon esprit. Je voulais être éduquée d'une façon qui me permettrait de continuer à m'éduquer moi-même pour le reste de ma vie.»

C'est là qu'elle fait une rencontre qui changera sa vie, celle du mathématicien Max Dehn, un juif qui avait fui l'Allemagne pendant le règne d'Hitler. L'homme s'intéressait de près à la topologie, une branche des mathématiques dédiée aux espaces continuels et aux ensembles, et à l'astronomie.

«À cette époque, tout le monde faisait de l'expressionnisme abstrait, mais je savais instinctivement que ce n'était pas pour moi. Max m'a pris sous son aile, m'a prêté des livres, m'a amenée faire des marches en nature avec lui. C'était un homme humble, brillant, épatant. Les mathématiques qu'il pratiquait n'étaient pas séparées de la nature, mais en faisaient intimement partie.»

Dorothea Rockburne, lors d'une performance avec le Judson... (PHOTO FOURNIE PAR LE DOROTHEA ROCKBURNE STUDIO) - image 4.0

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Dorothea Rockburne, lors d'une performance avec le Judson Dance Theater, en 1966.

PHOTO FOURNIE PAR LE DOROTHEA ROCKBURNE STUDIO

Libérer le mouvement

Max Dehn planta en la jeune artiste une graine qui prit plus de 10 ans à germer. Déménagée à New York en 1955, mariée, jeune maman puis vite divorcée, l'artiste cumule les petits emplois tout en continuant à peindre - des oeuvres «post-études», considère-t-elle. 

Mais rapidement, elle se lasse. «J'étais très capable de m'exprimer dans le vocabulaire du temps. Puis à un moment, je me suis dit: "Bon, c'est ennuyant, tout ça!" Je n'ai jamais voulu être compétente, jamais!», lance-t-elle.

Elle arrête de peindre et se tourne vers la danse. En 1960, elle se joint au Judson Dance Theater, une troupe presque mythique considérée comme fondatrice de la danse post-moderne.

«Ils étaient très radicaux dans leur approche et comme j'avais été formée en ballet, je savais à quoi ils réagissaient, ce qu'ils rejetaient. J'ai beaucoup aimé faire partie de ce mouvement. Tout ça a été très libérateur pour moi», ajoute-t-elle.

C'est d'ailleurs en 1965, durant une performance, qu'elle «voit» ce qu'elle doit faire: utiliser les mathématiques et les équations dans son travail artistique. 

«J'avais beaucoup lu sur la théorie des ensembles (set theory) au fil des ans. Mais ce qui m'a toujours dérangée avec les mathématiques - et que je n'ai jamais voulu faire -, ce sont les preuves. Tout à coup, j'ai compris que je pouvais traduire ces preuves visuellement, à travers l'art.»

De la géométrie à la théorie des ensembles, en passant par le nombre d'or, Dorothea Rockburne a trouvé un filon qu'elle n'a cessé d'exploiter au fil de sa vie fort remplie, où elle a côtoyé les artistes les plus importants de son époque, dont Andy Warhol. S'il y a un côté très conceptuel, rationnel, intellectuel à son travail, il n'en est pas moins, à plusieurs égards, instinctif, générateur d'émotion et de mouvement.

Tout en discutant, elle s'empare d'un livre sur les mathématiques qui traîne sur la table de son salon, dans lequel elle a souligné des mots et passages. «Multiplicité, unification, différenciation, intégration... C'est ainsi qu'on fait de l'art! Dans ce sens, je n'ai fait que suivre ces instructions.»

Et permettre aux équations de prendre vie dans l'espace.




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