Résumer la pratique artistique de Massimo Guerrera n'est pas une mince affaire. Voilà un artiste qui, dans une même journée, peut dessiner, peindre, sculpter, photographier et agrémenter le tout d'une performance dansée. Prix Louis-Comtois 2008 de la Ville de Montréal, prix Ozias-Leduc 2001, Guerrera nous invite ces jours-ci dans son atelier, reproduit in situ dans une salle de la Triennale du Musée d'art contemporain. Dépaysement assuré.

Mis à jour le 29 oct. 2011
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Le jour de notre rencontre, Massimo Guerrera, né à Rome d'un père italien et d'une mère du Lac-Saint-Jean, s'est levé à 7h36, a fait sa première inscription dans son carnet à 7h58 avant de s'asseoir par terre dans son atelier, jambes croisées, corps bien droit, cheveux noirs remontés en chignon, et de méditer pendant deux heures et demie.

Puis, à 11h, portant toujours ce qui ressemblait à un costume de karaté couleur crème, il m'ouvre la porte de son atelier, un ancien dépanneur, à l'angle des rues Adam et Bennett, qu'il a acheté pour une bouchée de pain, il y a 17 ans, et qu'il a repeint entièrement en blanc. Dans cet atelier, comme dans sa reproduction au Musée d'art contemporain sous le titre La réunion des pratiques, tout est rangé, classé, ordonné avec une symétrie qui frôle le trouble obsessionnel-compulsif.

«Il ne faut pas se fier aux apparences, me prévient Massimo. Je n'ai pas toujours été aussi ordonné et organisé. Même que pendant longtemps, ç'a plutôt été le contraire.»

Il m'offre un thé parfumé et un coussin en guise de chaise, puis me montre une pile de ses fameux carnets d'attention, des petits carnets noirs dans lesquels il inscrit toutes ses activités quotidiennes avec une calligraphie gracieuse, qui est une oeuvre d'art en soi. Le jour de notre rencontre, il a inscrit le chiffre 1059, signe que l'exercice durait depuis déjà 1059 jours.

«Tout a commencé à Chicoutimi, me raconte-t-il, je venais de donner un séminaire de trois mois à l'université. En attendant l'autobus qui allait me ramener à Montréal, j'ai décidé à ce moment précis d'occuper cet espace-temps, puis dans le même souffle d'en faire un projet qui documenterait mes activités et qui serait une sorte de réflexion sur le temps.»

Trois ans et des poussières plus tard, les carnets noircis par sa très gracieuse calligraphie s'empilent dans son atelier. Jusqu'à quand? Massimo ne le sait pas et se fie sur son instinct et sur ce qu'il qualifie de finalité suspendue, un concept qui lui permet de retravailler et de modifier ses projets ad vitam aeternam.

De Rome à Pointe-Bleue

Nous nous lançons dans une longue discussion théorique dont je ne suis pas certaine de comprendre toutes les subtilités et qui, de toute façon, m'intéresse plus ou moins. Ce qui m'intéresse beaucoup plus, c'est de tenter de cerner à la fois l'artiste public, à la pratique visuelle très forte, et le personnage intime, né d'une improbable union entre une Québécoise pure laine, enseignante de son métier, et d'un peintre italien dont elle s'est séparée, et qui tient aujourd'hui un bar à Taormina, en Sicile.

À la fin des années 70, Massimo Guerrera est arrivé à Montréal avec sa mère et son nouveau conjoint, Antonello, spécialiste de la réparation de machines de cappuccino. Mais pendant sa première année au Québec, le petit Romain, âgé de 11 ans, a été parachuté avec sa mère à Pointe-Bleue dans une réserve innue du Saguenay-Lac-Saint-Jean. C'était en effet le seul poste d'enseignante que sa mère avait pu trouver après une absence du Québec de plus de 16 ans.

Autant dire que ce bain brutal dans le grand désert blanc du Nord québécois a eu un impact majeur sur le petit Massimo. Sans doute que le blanc dont il s'entoure dans son atelier et qui se retrouve dans ses toiles, où le fond blanc se heurte au trait noir de ses dessins anatomiques, à la limite de l'autopsie médicale, en est une des résultantes.

Massimo me le confirme. «C'est clair que de quitter Rome et d'être plongé dans la neige et le froid, puis de voir ces vieilles dames de Pointe-Bleue tanner des peaux et découper des carcasses de caribou a dû me marquer et m'influencer», concède-t-il.

Art relationnel

Au bout d'un an, Massimo revient avec sa mère et s'installe au coeur du Plateau. Grand dévoreur de bandes dessinées, il dessine beaucoup, mais déjà, à ce moment-là, la pratique exclusive du dessin ne le comble pas. Alors il danse, un peu, beaucoup, passionnément, à un tel point qu'il se demande s'il ne devrait pas devenir danseur plutôt que graphiste ou dessinateur.

Finalement, le dessin l'emporte. Il s'inscrit en graphisme au cégep d'Ahuntsic, puis à l'UQAM en arts, où il épouse le grand courant du moment: l'esthétique relationnelle, mouvement international théorisé par Nicolas Bourriaud dont l'adage est: l'art est un état de rencontre. Évidemment, qui dit rencontre dit interactivité, mais l'art relationnel va plus loin en tentant de montrer comment les relations humaines reconfigurent les pratiques artistiques et de produire ses propres formes nées de cette rencontre entre l'artiste et les autres.

Massimo Guerrera, considéré comme un pionner de l'esthétique relationnelle au Québec, a poussé la théorie en faisant de ses rencontres et de ses collaborations avec les autres le pivot de sa pratique.

«Par exemple, explique-t-il, tout ce que vous retrouvez dans mon installation à la Triennale, les oeuvres sur papier, les épreuves numériques, les bandes sonores, le bois, le plâtre, les os, le silicone, les Post-it, tout cela vient d'une interaction avec les autres et tout cela va bouger et évoluer tout au long de l'exposition. Ce que je cherche par cette démarche, c'est d'inviter les gens à se questionner sur ce qu'il y a derrière chaque objet, chaque geste, chaque petit bout de papier.»

Zen

Il y a environ huit ans, Massimo Guerrera s'est mis à la méditation et au yoga shamata, conçu pour dissiper la confusion des esprits et pour faire de l'esprit un allié plutôt qu'un ennemi. Sa source d'inspiration était Chögyam Trungpa, moine tibétain et fondateur de l'Université bouddhiste Naropa, à Boulder, au Colorado, une institution très liée à la contre-culture américaine, où, notamment, Allen Ginsberg a longtemps enseigné.

Au début, Massimo méditait quelques heures par semaine. Aujourd'hui, la méditation fait partie intégrante de sa vie et de sa démarche artistique et l'a poussé à examiner encore plus en profondeur le rapport à l'autre, tout comme la question du sacré et de la spiritualité en art.

Même si dans la vie, Massimo est le type le plus zen en ville, ses dessins, tableaux et sculptures n'ont rien de serein ni de tranquille. Corps charcutés, mutilés et vidés de leur contenu, figures anatomiques qui se déploient dans un enchevêtrement de tiges ou de fils suspendus comme ceux des marionnettes, son art est non seulement étrange, il est aussi tourmenté et ancré dans le malaise.

«Oui, il y a un malaise et un inconfort dans ce que je fais. Il y a aussi un rapport médical et anatomique au corps qui me vient de la Renaissance italienne. Beaucoup de ma pratique est une sorte d'investigation sur l'intériorité. Je me suis longtemps demandé ce qu'il y a à l'intérieur de moi, de nous tous en fait. Ce que j'ai trouvé, c'est que ce qu'il y a à l'intérieur, notre identité, est une pure construction. Ça ne veut pas dire qu'on est du vide ou de la merde. Au contraire, on est tous mus par une énergie de vie qui est notre essence fondamentale.»

À peine entré dans la quarantaine, Massimo Guerrera rêve d'ouvrir dans les années qui viennent une école d'art et de méditation à laquelle il consacrerait tout son temps. On pourra en avoir un avant-goût dans une série d'ateliers méditatifs et de causeries performatives qu'il donnera au Musée d'art contemporain en novembre et en décembre, parfois seul et parfois avec des collaborateurs comme l'actrice Céline Bonnier (14 décembre), le chef Matthieu Rivet (26 novembre), et le vidéaste Stéphan Ballard (7 décembre). Ces séances seront l'occasion pour le public de rencontrer l'artiste, ou mieux encore, de devenir le matériau même de son esthétique relationnelle.