L'exposition Peintres juifs de Montréal, qui s'ouvre le 29 janvier au musée McCord, regroupe 80 oeuvres des années 30 et 40 et témoigne d'un univers aujourd'hui disparu.

Mathieu Perreault LA PRESSE

Leur famille est venue d'Europe centrale ou orientale, souvent fuyant les pogroms. Ils se sont rebellés contre la peinture en vogue dans les deux solitudes, qui préféraient les paysages et la campagne. Leurs toiles, dessins et gravures ont tracé les premières représentations de la vie moderne dans les villes du Canada. Présentée en 2008 au Musée national des beaux-arts à Québec, mais avec moins d'oeuvres, l'exposition Peintres juifs de Montréal se base sur un quart de siècle de réflexion de l'historienne Esther Trépanier.

 

«Au début des années 80, je m'intéressais à l'art moderne d'entre les deux guerres, juste avant l'abstraction», explique Mme Trépanier, en entrevue durant l'accrochage des oeuvres dans le musée de la rue Sherbrooke. «Je cherchais des oeuvres moins centrées sur le paysage que le Groupe des sept ou les peintres francophones. Quand on lit les journaux de l'époque, tant francophones qu'anglophones, beaucoup de critiques d'art citaient les artistes de la communauté juive. En consultant la liste des artistes des expositions, je me suis rendu compte que les artistes juifs en étaient partie prenante.»

L'intérêt des juifs pour les villes a plusieurs sources. «Les immigrants juifs du début du XXe siècle vivaient tous en ville, ils n'étaient pas souvent riches et n'avaient pas de maison de campagne, explique Mme Trépanier. C'est forcément aussi lié à la religion.

Le judaïsme, comme l'islam, interdit la représentation de Dieu. La pratique de la peinture se développe autour d'autres thèmes, après l'avènement de l'équivalent juif de la philosophie des lumières. Le concept de dévouement à la communauté, très fort dans le judaïsme, amène les artistes à s'intéresser aux aspects plus difficiles de la vie dans les villes. Ils ne reculent pas devant la représentation de la misère.»

L'antisémitisme nazi est-il représenté? «On ne sait rien de l'Holocauste avant la fin de la guerre, dit Mme Trépanier. Ils connaissent l'antisémitisme parce que leurs parents ont souvent fui les pogroms d'Europe de l'Est, avant ou après leur naissance. Mais on ne peut pas dire que l'antisémitisme marque leurs oeuvres. Et ils ont peu de contacts avec les juifs qui souffrent du nazisme dans les années 30, parce qu'ils sont généralement trop pauvres pour voyager en Europe.»

Par contre, beaucoup d'entre eux ont participé à la propagande de guerre. C'est le cas de Harry Mayerovitch, un peintre qui était sympathisant communiste et qui a travaillé pour l'ONF après que son patron eut vu l'une de ses toiles dénonçant les profiteurs de guerre. Selon Mme Trépanier, les peintres juifs se sentaient davantage concernés par la guerre que leurs collègues francophones et anglophones montréalais.

Y a-t-il des influences européennes inconnues des autres peintres canadiens? «Le milieu de l'art à Montréal était très actif dans les années 30, la plupart des journaux des deux langues publiaient des critiques d'art, affirme Mme Trépanier. On connaît les peintres européens. D'ailleurs, les paysages du Groupe des Sept sont presque une copie conforme d'un style scandinave.»

Peintres juifs de Montréal, au musée McCord, à partir du 29 janvier.