« Un vent de changement souffle sur la vie nocturne », se réjouit Mathieu Grondin, directeur général de MTL 24/24, au terme d’un premier « sommet de la nuit » de deux jours organisé par la Ville de Montréal. Cette rare rencontre entre experts internationaux, noctambules, décideurs et grand public doit stimuler la relance et aider Projet Montréal à rédiger une première « politique de la vie nocturne », promesse électorale de 2017. Compte rendu.

Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

Vers une politique de la vie nocturne

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a lancé l’évènement virtuel Montréal au sommet de la nuit mardi en soulignant que la pandémie de COVID-19 avait été « particulièrement difficile pour les secteurs de la culture, de la restauration, des bars et de la vie nocturne ». Depuis plusieurs mois déjà, la Ville travaille avec l’organisme MTL 24/24 et des chercheurs afin d’élaborer, d’ici la fin de l’année, une « feuille de route » pour galvaniser les nuits montréalaises à l’heure du déconfinement. L’élaboration d’une « politique de la vie nocturne » figurait parmi les promesses électorales de Projet Montréal en 2017 et a été incluse dans un plan de relance économique le printemps dernier. « La vie nocturne n’a jamais été une priorité politique, mais ça a changé », a expliqué Luc Rabouin, maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal et responsable du développement économique et commercial à la Ville de Montréal, dans son discours de clôture. « Le sommet, c’est un virage important dans la mobilisation », note Véronique Doucet, directrice du Service du développement économique de la Ville de Montréal, en entrevue avec La Presse. « Il y a eu au-dessus de 700 participants en deux jours, dans une période de l’année où il y a beaucoup d’évènements. On est très contents et ça s’annonce bien pour la suite. » À quand la publication d’un plan d’action officiel ? « On ne veut pas mettre de date, parce que ce sera évolutif. C’est une transformation. »

Une escouade de la cohabitation ?

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Mathieu Grondin, directeur général de MTL 24/24

« Je pense qu’il y a un vent de changement qui souffle sur la vie nocturne », lance Mathieu Grondin, directeur général de MTL 24/24, joint par La Presse quelques heures après la fin du sommet animé par Nicolas Ouellet. « Il y a maintenant une écoute des gouvernements. On a réussi à fédérer une communauté, à lui donner une voix. On a démontré aux décideurs qu’on avait le droit d’exister. » Impatient de rallumer les étoiles, l’organisme de défense des intérêts des noctambules a créé un Conseil de la nuit à l’été 2020. Ses 12 membres de tout acabit – chercheurs, acteurs culturels, propriétaires, intervenants sociaux – ont été sollicités par les décideurs municipaux dans les derniers mois pour poser un diagnostic sur la vie nocturne montréalaise. Quelque 80 intervenants ont en outre été consultés par la Ville. Entre autres demandes récurrentes discutées durant le sommet, Mathieu Grondin note la mise en place rapide d’une « escouade de médiation » pour favoriser la cohabitation entre les résidants en quête de quiétude et de sécurité et les acteurs nocturnes. « Les problèmes de cohabitation ne vont pas disparaître, mais il y a une façon de les gérer : un peu plus de médiation, un peu moins de répression. »

Gouvernance nocturne

De nombreuses villes internationales se sont dotées d’un maire de la nuit, mouvement lancé à Amsterdam par Mirik Milan, l’un des panélistes. Luc Rabouin, lors de son allocution de clôture, a convenu qu’il serait « plus spectaculaire » d’annoncer la création d’un tel poste public plutôt que de détailler un chantier progressif. « Nous ne l’excluons pas à ce stade-ci, mais nous voulons un plan de match complet qui nous permettra de poser des actions structurantes et durables, incluant la révision de la réglementation municipale. » « Je ne tiens pas mordicus à un maire de la nuit, précise Mathieu Grondin. Avec le Conseil qu’on a fondé, on a 12 maires de la nuit, avec 12 expertises. Ça évite de faire reposer toute la pression sur une seule personne. J’aimerais mieux avoir un Bureau de la vie nocturne [il y en a une cinquantaine dans le monde] et éviter qu’on nomme un maire pour se rendre compte que c’était de l’esbroufe. » Depuis deux décennies, plus de 120 villes à travers le monde sont outillées de structures de gouvernance nocturne.

Des secteurs et des évènements « 24 heures »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Le Quartier des spectacles, à Montréal

À l’instar d’autres villes internationales, Montréal pourrait désigner des espaces, que ce soit des salles, des rues ou des quartiers, consacrés à la vie « 24 heures ». « On pourrait par exemple permettre aux salles dans le Quartier des spectacles d’opérer sans limitations d’heure. Le zonage le permet et il n’y a pas trop de voisinage, donc moins de nuisance. Ça pourrait donner des options aux promoteurs d’évènements. Ce secteur pourrait accueillir des activités culturelles, mais aussi des espaces de coworking, des gyms, etc. » Tasha Morizio, de la Société de développement du boulevard Saint-Laurent, a aussi plaidé pour le développement d’une ville 24 heures d’ici cinq ans. « Il manque beaucoup de services la nuit, qu’il s’agisse des transports en commun ou de la restauration. » À Amsterdam, Mathieu Grondin souligne que la Ville délivre en outre des permis 24 heures – autorisant la vente et la consommation d’alcool – pour des évènements sporadiques qui contribuent à la vie culturelle. « Il y a une contrepartie. À Montréal, on pourrait décider de favoriser les artistes locaux, au lieu par exemple de permettre au DJ Tiësto de venir jouer pour les touristes. »

Mais où est la musique ?

Il y avait de quoi faire le saut quand Zabou Elisabeth Jaquet, coordonnatrice du Grand Conseil de la nuit de Genève, a affirmé que la ville de quelque 200 000 habitants comptait 34 after hours où boire et danser jusqu’à 8 h du matin. Ce recensement tranche avec l’annonce récente de la fermeture de la boîte de nuit Circus, rue Sainte-Catherine, qui laisse le Stereo seul sur son île passé 3 h. Entre autres responsables : les lois sur la consommation d’alcool et un moratoire sur ce type d’établissement dans l’arrondissement de Ville-Marie. « Le modèle after hour de Montréal date des années 90, d’une époque où il n’y avait pas de consommation d’alcool, mais énormément de consommation de drogue, explique Mathieu Grondin, de MTL 24/24. Ce n’est pas beaucoup mieux, dans une optique de réduction des méfaits. » La vie nocturne underground, poursuit-il, est effervescente, mais peu accessible aux touristes. « Essayez de le trouver, en deux jours, le petit loft party caché. Ce sont des endroits comme le Stereo, connu mondialement, qui font rayonner la ville. Il faut les aider. »

Le deuxième volet de Montréal au sommet de la nuit, organisé par la Ville de Montréal en collaboration avec l'organisme MTL 24/24 et l'entreprise Yulism, aura lieu à l'automne.