Critiquée sans relâche depuis plus d’une semaine par les artisans des arts vivants, la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a annoncé lundi un plan de relance de 400 millions. Or, les millions n’ont pas calmé la colère du milieu, qui déplore « l’improvisation » gouvernementale.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Ils sont nombreux à être montés au front la semaine dernière pour interpeller directement la ministre Nathalie Roy dans une lettre ouverte. Ils exigeaient notamment une rencontre d’urgence pour discuter d’un projet de relance. Avant la tenue de cette rencontre, qui aura lieu mercredi, la ministre a annoncé une aide financière de 400 millions, dont 50,9 millions pour les arts vivants, afin de permettre aux artistes de « créer », dans le cadre de « projets innovants » (voir écran suivant). Une réponse saluée, mais qui en a laissé plusieurs sur leur faim.

« Je suis satisfait de voir que la culture a enfin droit de cité dans une conférence de presse, mais j’ai encore beaucoup de questions, lance le metteur en scène et auteur Olivier Kemeid, qui a rédigé la lettre de la semaine dernière. Ça sent l’improvisation et l’urgence mal dirigée. On attendait des réponses claires qui ne sont toujours pas venues, notamment sur ce qui va se passer avec les contrats qui sont déjà signés. Comment faire pour les honorer ? » 

Il s’inquiète aussi de la survie financière des artistes une fois la Prestation canadienne d’urgence (PCU) épuisée. « Qu’est-ce qu’on leur dit ? Que pour pouvoir être payés, ils vont devoir se pitcher dans de nouveaux projets ? La ministre a parlé d’un fonds de 6,5 millions géré par l’UDA [Union des artistes] pour les situations extrêmes. Mais qui n’est pas dans une situation extrême, aujourd’hui ? »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Olivier Kemeid

Lorsque la ministre évoque des “projets innovants”, c’est une façon rusée de dire que le gros de l’argent sera affecté au numérique. Non, ça ne m’impressionne pas.

Olivier Kemeid, directeur artistique du Théâtre de Quat’sous

Martin Faucher, directeur artistique du FTA, ne s’en cache pas : il s’attendait à mieux. « J’aurais souhaité un engagement responsable de mon gouvernement. S’il est prêt à mettre 200 millions pour soutenir le Cirque du Soleil et ses contractuels, j’aurais aimé être rassuré à un niveau semblable. Parce que 400 millions, c’est assez peu quand on considère l’ampleur du milieu artistique québécois. »

De l’argent pour qui ?

Anne Trudel, présidente du Conseil québécois du théâtre (CQT), craint de son côté qu’une « très petite part du gâteau » soit versée directement aux artistes. « On oublie que tous les interprètes ne sont pas des créateurs. Et que va-t-il se passer avec les scénographes, les dramaturges, les techniciens ? L’ensemble des écosystèmes des arts vivants ne se sont pas sentis représentés par les annonces de [lundi]. »

« Le gouvernement qui va verser 400 millions dans la culture, ça frappe l’imaginaire, mais il y a d’énormes poches d’air pour le milieu des arts vivants, ajoute Lorraine Pintal, directrice artistique et générale du Théâtre du Nouveau Monde (TNM). Lorsque le gouvernement dit qu’il va investir 50,9 millions pour les arts de la scène, je comprends que l’argent va être dédié au numérique et qu’on va passer outre ce qu’on fait de mieux, c’est-à-dire les arts vivants qui se passent entre l’artiste et le public. »

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Martin Faucher

Même crainte chez Martin Faucher : « Et est-ce qu’on s’est au moins demandé si le public allait être intéressé par le numérique ? Qu’est-ce qui coûterait le plus cher au gouvernement : financer une captation ou soutenir financièrement une salle remplie à 25 % de sa capacité ? Avec le numérique, on se retrouve tous en dehors de nos champs de compétences. Et pour un interprète qui travaille, il risque d’y avoir autour quatre travailleurs du numérique qui gagneront trois fois son salaire ! On va créer un Spotify des arts de la scène ! »

« Personne n’a envie de faire des captations et de retirer le public de la salle, estime Sylvain Bélanger, directeur artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. On ne veut pas faire table rase de toute notre expertise pour nous garrocher dans de nouveaux mondes où c’est très dangereux que notre art soit dénaturé. Il faut sauver les emplois qu’on a déjà créés avec les projets en branle, et voilà qu’on s’attend à ce qu’on en crée de nouveaux… »

Rouvrira, rouvrira pas ?

Sylvain Bélanger se demande surtout ce qu’il doit faire de la saison à venir. Annuler ? Aller de l’avant ? Prévoir une programmation différente ? En effet, la ministre Nathalie Roy a évoqué une possible réouverture des lieux de diffusion « d’ici la fête nationale » avec des salles remplies à 50 % de leur capacité. « Ça change le portrait par rapport au scénario sur lequel on travaillait, soit une capacité de 20 à 25 %. »

Idem pour Olivier Kemeid. « Avec une salle pleine à 50 % et du soutien gouvernemental pour le manque à gagner, je n’annulerai pas ma programmation ! Mais j’ai été abasourdi d’entendre que les salles seraient peut-être rouvertes dans trois semaines, dit-il. On va présenter quoi ? Ça fait des mois qu’on martèle qu’on a besoin de trois mois pour concevoir un spectacle ! Ça ne leur rentre pas dans la tête qu’on a besoin de temps de création et de répétition. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Lorraine Pintal

Lorraine Pintal aurait aussi espéré que le gouvernement Legault lui donne des indications plus claires sur ce qui va advenir de sa programmation automnale. « Qu’est-ce que je fais avec ma programmation et avec les artistes qui sont déjà engagés ? Et si on joue devant 150 personnes pour respecter la distanciation sociale, quelles mesures seront appliquées pour nous aider ? Les réponses sont évasives. Les nouvelles arrivent au compte-gouttes et le milieu crie au secours ! Pour moi, ça semble clair à la lumière des annonces de [lundi] qu’on ne reviendra pas en salle avant 2021. Je ne sais même pas si on pourra répéter, à deux mètres de distance, en juin ! Lorsque la ministre a évoqué l’ouverture des lieux de diffusion, j’ai compris que ça concernerait surtout les festivals ou certaines manifestations extérieures. De notre côté, on va penser à de nouveaux projets et offrir à nos spectateurs des abonnements virtuels… »

Une rencontre virtuelle

La rencontre avec la ministre, demandée par les quelque 250 signataires de la lettre de la semaine dernière, aura finalement lieu virtuellement mercredi matin. Y seront présents les principaux signataires et des représentants du Conseil québécois du théâtre. Martin Faucher sera du nombre et il compte bien défendre son art bec et ongles.

 « Je veux que le mouvement qu’on a lancé soit à la hauteur des signataires de Refus global, dit-il, pas qu’on nous transforme en vitrine de Radio-Québec en 1974, à l’époque où on faisait Les Oraliens ! »

Ce sera l’occasion, selon Anne Trudel, de demander des précisions pour que « la ministre retourne à la table à dessin ». Le chantier semble loin d’être terminé…