La première fois que j’ai vu Patrice Desbiens réciter ses poèmes au défunt festival Voix d’Amériques, en 2003, je me suis précipitée sur ses recueils de poèmes vendus à l’entrée de La Sala Rossa. C’était comme entendre une toune incroyable et vouloir l’album, en sachant qu’il n’accotera jamais ce que tu as ressenti en show.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Desbiens était juste là, avec ses vieilles nippes et une bière, à lire ses poèmes sans aucune emphase, mais c’est seulement comme ça qu’on comprenait, par son corps sur scène, d’où ils émanaient. La veille, pour le lancement du festival, je l’avais interviewé en ne sachant même pas qui il était. Il a pris la parole, et je suis devenue groupie. J’ai surtout réalisé que la poésie, pour qu’elle prenne tout son sens, doit être incarnée, entendue et partagée.

Le 27 mars prochain marquera les 50 ans de la Nuit de la poésie 1970. Immortalisée par Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse dans un documentaire que des générations d’étudiants ont vu, cette nuit-là est devenue mythique, assez parfois pour donner l’impression que le Québec n’a connu qu’un seul happening poétique mémorable – c’est le pouvoir des archives visuelles. Et pourtant, il faut savoir que la scène poétique québécoise n’a probablement jamais été aussi effervescente qu’aujourd’hui. Il n’y a pas une semaine qui passe sans qu’il n’y ait des lectures et des performances dans quantité d’endroits et pour tous les goûts.

Ce bouillonnement culmine avec le festival Dans ta tête, qui se tient jusqu’au 15 mars, un événement qui s’est logé dans la case hivernale laissée vacante par le festival Voix d’Amériques de D. Kimm, devenu le festival Phénomena présenté à l’automne.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Hélène Bughin, Maka La Mackerel, Catherine Cormier-Larose, et Hector Ruiz

Kama La Mackerel, Hélène Bughin et Hector Ruiz vont participer à ce festival dirigé par Catherine Cormier-Larose, et je les ai rencontrés pour qu’on puisse discuter de cette vitalité incontestable, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis 10 ans.

« Quand je suis arrivée de la Mauricie à Montréal, il y a 20 ans, il n’y avait pas de scène de poésie », se souvient Catherine. 

« Je ne suis pas certaine qu’on se serait rencontrés autrement que par la poésie, poursuit-elle en désignant ses collègues. Tout le monde qui participe au festival et en général aux soirées de poésie ne se connaissent pas à l’avance. C’est là qu’on se rencontre par un point commun, que se crée une communauté. Il faut se débarrasser du cliché que la poésie est un milieu fermé, un milieu de cliques. Au contraire, c’est un endroit où tu peux être absolument toi-même et te risquer, où tout le monde est le bienvenu. La scène est toujours une prise de risque, et il faut voir ce risque et l’éclatement des genres auquel nous sommes en train de participer. » D’ailleurs, elle a suivi des formations pour que chaque spectacle soit un safe space pour tous.

Être le bienvenu est exactement ce qu’a ressenti le poète Hector Ruiz, professeur de littérature au collège Montmorency. Un peu seul dans son coin après la publication de son premier recueil, Qui s’installe, en 2008, une invitation de Catherine à une soirée s’est transformée en révélation. « Je me suis présenté à l’ancien Café Chaos et j’ai rencontré toute une communauté, dit-il. J’avais l’impression de rentrer chez moi et je me disais : c’est donc là que vous étiez, ma famille ! »

Mais nul besoin d’avoir publié des recueils dans des maisons d’édition officielles pour être poète. L’artiste multidisciplinaire Kama La Mackerel, qui adopte la fluidité de genre, et l’étudiante à la maîtrise Hélène Bughin, qui tient le blogue Lis-moi ça, ont avant tout une expérience de la scène, parce que c’est la scène qui les a menées à la poésie. « Ça n’est pas venu de la page, explique Kama. J’ai découvert la poésie d’abord sur des scènes underground d’open-mic queer, racisées et LGBTQ de Montréal. La première fois que j’ai vu un spectacle de spoken word, ça m’a complètement percutée. Ce qui me touchait le plus est que ça créait un espace pour raconter son histoire, je trouvais des voix qui ressemblaient à la mienne et que je ne trouvais nulle part, cet espace poétique communautaire. J’ai commencé la poésie comme performance d’abord. »

« Comme Kama, j’ai découvert la poésie sur scène et trouvé qu’elle pouvait être rassembleuse, poursuit Hélène Bughin. C’est très exploratoire, ça donne beaucoup de liberté. Je cherche la liberté et la pluralité des genres, et la poésie s’en permet vraiment beaucoup plus que les autres genres littéraires. Elle peut même aider les autres genres à s’ouvrir un peu plus. À travers mon blogue, en lisant des recueils de poésie contemporaine, je me suis rendu compte qu’il y a vraiment quelque chose qui se passe là. »

Selon Catherine, « la scène est un laboratoire pour le poème à venir, c’est elle qui le met au monde ».

Poésie et politique

PHOTO FOURNIE PAR L’OFFICE NATIONAL DU FILM DU CANADA

Michèle Lalonde à la Nuit de la poésie 1970

La Nuit de la poésie 1970, qui a fait découvrir le fameux poème Speak White de Michèle Lalonde, était très politique. Selon Catherine Cormier-Larose, ce qu’elle a eu de vraiment marquant est que les gens sont sortis à ce moment-là pour entendre de la poésie. « Mon père était là ! raconte-t-elle. Mais je ne sais pas pourquoi on n’a pas été capables de garder ça et pourquoi la poésie est revenue rapidement aux livres. Des happenings, nous, on en voit souvent maintenant. Au festival, on a vu six générations sur la même scène. D’avoir un Paul Chamberland en même temps qu’un gars qui est encore au cégep, c’est beau. »

La poésie d’aujourd’hui est à l’image de notre société plurielle et éclatée, et elle rassemble plutôt que de diviser.

Elle ose à peu près tout aborder comme réalités et touche tous les mouvements : féminisme, Premières Nations, LGBTQ, classes sociales, racisme, et cela, parfois, dans des soirées bilingues ou multilingues. À Dans ta tête, on ne connaît pas ça, les deux solitudes.

« Un jour dans un colloque, on s’est fait reprocher que la poésie n’était plus politique, se souvient Hélène Bughin. Parce qu’on était ludiques, qu’on allait dans des expérimentations, mais je n’étais pas d’accord. De mettre la poésie dans les réseaux sociaux, dans la vie de tous les jours, sous toutes les formes, c’est éminemment politique dans une époque où le divertissement est omniprésent, où on veut tout le temps décrocher, être sur Netflix. La poésie est vraiment un moment, c’est un événement, tu as une interaction avec le poète, avec sa voix, que tu n’a pas nécessairement dans la forme du livre. Ça ne désacralise pas la poésie de la mettre sur scène, mais ça la rend super accessible. Pour moi, la poésie sur scène est plus proche du spectacle d’humour que du théâtre, au sens où il y a cette idée de la parole libre, du micro ouvert, d’inscrire la poésie au quotidien. »

Selon Hector Ruiz, la poésie sert grandement la société, et tous les quatre participent à des ateliers dans les écoles, prennent la parole aux quatre coins du Québec. « C’est un moyen de nous rebrancher à l’émotion et à la subjectivité, pour déconnecter de la raison et de notre agenda, croit-il. C’est comme faire du yoga, en quelque sorte. Ça te permet de te rebrancher à ton corps, à tes émotions, à ton souffle, à ton inconscient. Parce que moi, ça m’étonne qu’on ait juste envie de vivre dans notre tête. »

Pour Kama et pour tous autour de la table, en fait, la poésie va encore plus loin en nous propulsant vers l’avenir. « Je pense beaucoup au futur de la poésie, en fait, surtout parce qu’elle est en pleine renaissance. Je réfléchis beaucoup au contexte des temps dans lesquels on vit. On sent une apocalypse, que quelque chose explose, globalement, localement, à tous les niveaux, on sent une insécurité très forte. Quel est notre rôle comme poètes ? Je vois le poète comme prophète. Cet espace rassembleur, je le vois comme sacré, parce qu’il y a quelque chose de sacré quand je partage une histoire avec toi et que tu es prêt à la recevoir, dans ce moment d’échange. Quelque chose se transforme en moi et en toi. Je pense que la poésie a ce pouvoir transformateur. Je pense que le poète a quelque chose qui pousse l’humanité vers l’avenir. »

« Ce n’est pas possible de ne pas aimer la poésie, conclut Catherine. C’est juste que tu n’as pas encore croisé la poésie qui t’attire. »

Kama La Mackerel, Hector Ruiz et Hélène Bughin seront au spectacle Épiques Voices, dirigé par Katherine McLeod et Catherine Cormier-Larose, lundi à 20 h, à La Vitrola.

Hector Ruiz participera à la lecture Tournée générale au Musée de la civilisation, à Québec, le 28 mars à 20 h, dans le cadre du Mois de la poésie.

> Consultez la page du festival Dans ta tête
> Consultez le site web de Kama La Mackerel
> Consultez le blogue d’Hélène Bughin