Le téléchargement sur internet a introduit depuis quelques années un nouveau mode de consommation de la musique, chanson par chanson, souvent assimilé à du saucissonnage par les artistes qui, du point de vue de la création, restent attachés au format album comme un tout cohérent.

Paul Ricard AGENCE FRANCE-PRESSE

«Avant, quand on achetait un disque, on écoutait l'album en entier. Je n'aime pas que les gens téléchargent une chanson seule, ça enlève une part du respect mystérieux auquel la musique a droit», explique à l'AFP l'Américain Fredo Viola, dont le premier album, «The Turn», vient de sortir et a été encensé par la critique.Paru en janvier, le troisième album des Ecossais de Franz Ferdinand, «Tonight: Franz Ferdinand», est calqué sur le déroulement d'une nuit de fête, avec d'abord des chansons dansantes puis une lente descente matérialisée par deux morceaux rêveurs.

«J'aime quand un album forme une entité cohérente. Les singles, ça peut être sympa, comme dans les années 60 avec les jukebox, mais moi, je n'arrive pas à télécharger des chansons séparément, il faut que j'achète l'album entier», sourit Nick McCarthy, le guitariste de Franz Ferdinand.

Dans le rock et la pop, l'album comme ensemble cohérent et non plus comme simple juxtaposition de chansons date des années 60. Des groupes comme les Beatles avec «Rubber Soul» (1965) ou les Beach Boys avec «Pet Sounds» (1966), qui ont fait entrer la pop dans l'âge adulte, ont imposé cette démarche artistique à un moment où primaient les singles, les 45 tours.

Cette logique a été poussée à son paroxysme dans les années 70 avec la notion de «concept album», disque construit autour d'une idée-force ou d'une histoire. Même si John Lennon a ensuite rejeté cette thèse, le «Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band» des Beatles (1967) est souvent cité comme l'un des premiers concept albums.

«Pour moi, un disque, c'est forcément un concept album avec un début, un développement et une fin, sinon c'est juste une compilation de chansons», juge le Français Sébastien Tellier.

Il a basé tous ses albums sur un thème, la famille pour «L'incroyable vérité», la politique pour «Politics» puis le sexe pour «Sexuality»: «Le concept album, c'est ma culture car j'ai été élevé avec Pink Floyd, King Crimson, Emerson Lake and Palmer ou Kraftwerk, des groupes qu'écoutait mon père».

Dans les années 80, le remplacement du 33 tours vinyle par le compact disc a augmenté la longueur potentielle d'un album puisqu'un CD peut contenir près de 80 minutes de musique. Selon la légende, le président de Sony, l'entreprise qui l'a créé avec Philips, avait aligné sa durée sur la «Neuvième symphonie» de Beethoven.

Reflet d'une époque où tout s'accélère, le découpage des albums en chansons téléchargeables à l'unité, modèle dicté par la plate-forme iTunes d'Apple, est la première innovation technologique basée sur un segment de temps qui se réduit: le consommateur achète une émotion instantanée concentrée dans trois ou quatre minutes de musique.

C'est l'inverse de la philosophie de l'album, qui se déploie dans la durée en alternant pics et creux, comme le soulignait à l'AFP l'Anglais Adrian Utley, le guitariste de Portishead, avant la sortie de «Third» l'an dernier.

«Dans Abbey Road des Beatles, je n'aime pas la chanson Maxwell's Silver Hammer mais je l'écoute quand même car ils ont choisi de la placer là», avouait-il. «Il ne faut sauter aucune chanson d'Abbey Road car écouté comme un tout, c'est une oeuvre de génie».