Consommation d’énergie en hausse constante, pollution minière cachée, encouragement au gaspillage : non, le numérique est loin d’être la solution magique aux défis environnementaux. C’est la conclusion unanime des experts qui ont participé jeudi au Sommet de Montréal sur l’innovation, consacré cette année à ce que l’un d’entre eux a qualifié d’« angle mort » dans le discours public, l’effet négatif de la technologie sur la planète.

Publié le 27 mai
Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

En 2022, les émissions de gaz à effet de serre liées aux activités purement numériques représentent 4 % de l’ensemble, soit « plus que le secteur civil aérien mondial », a rappelé Guillaume Pitron, journaliste et réalisateur. Il est notamment l’auteur du livre L’enfer numérique – Voyage au bout d’un like. La consommation énergétique de ce secteur croîtra de 6 % par année d’ici 2025.

« Nous ne sommes qu’au début de la révolution numérique, a-t-il fait valoir. Nous n’avons que commencé à toucher à tout ce que le numérique peut nous apporter. Nous allons dans un monde où tout sera sans cesse plus numérisé, tout est “smart”, tout est connecté. L’internet des objets, c’est un monde où des centaines de milliards d’objets communiqueront, vont transmettre des données. […] Le métavers, c’est une immense consommation de données, un jeu vidéo mondial. »

La « fiction » verte

On a longtemps défendu l’idée que le recours au numérique, parce qu’il diminuerait les besoins en transports, et qu’il est moins gourmand que le monde physique, allait engendrer des économies d’énergie. Selon Bruno Colmant, professeur, membre de l’Académie royale de Belgique et avocat chez Roland Berger, c’est une illusion, en raison de la demande grandissante.

« Même si on a l’impression que l’économie numérique nous fait gagner plus d’énergie, ce n’est pas le cas. C’est une fiction que de croire que la numérisation est une source d’économie. »

On connaît peu les répercussions environnementales d’actes numériques anodins. Bernard Lebelle, PDG de la firme The Green Link, qui conseille les entreprises, a rappelé que l’entraînement d’un réseau de neurones, au cœur de l’intelligence artificielle, « consomme autant de CO2 que cinq voitures au cours de leur vie entière ». Un seul courriel avec pièce jointe provoque en moyenne l’émission de 50 grammes de CO2. Une des 1250 « pratiques écoresponsables » qu’il suggère aux entreprises : privilégier, lors d’envois groupés, des services de téléchargement comme WeTransfer.

Si l’hydroélectricité produite au Québec est renouvelable, ce n’est pas le cas des matériaux pour la fabrication des appareils, notamment des métaux, a rappelé Martin Deron, chargé de projet pour Chemins de transition, un partenariat entre l’Université de Montréal et Espace pour la vie.

« On en parle très peu, estime-t-il. Ça reste un angle mort de nos politiques, de tous les discours : on entretient le vocabulaire de la dématérialisation, comme l’infonuagique, et ça entretient une vision que le numérique est illimité. Alors que c’est l’inverse : le numérique est une ressource limitée. »

Gratuité coûteuse

Les conditions mêmes dans lesquelles ces matériaux sont extraits sont responsables d’effets environnementaux dévastateurs, estime Guillaume Pitron. « Je peux vous dire que les conditions d’extraction et de raffinage de ces métaux se réalisent dans des conditions qui ne sont pas compatibles avec notre propre réglementation. Il y a là un enjeu environnemental important. »

Il s’est montré perplexe quant au fait que les métaux recyclés trouvent aujourd’hui peu de débouchés. « Les métaux recyclés sont plus chers que ceux qu’on extrait. C’est une des seules industries que je connais où l’occasion coûte plus cher que le neuf. »

Il reconnaît toutefois que la technologie peut venir en aide à la planète, par exemple en analysant des images de l’état de la barrière de corail en Australie ou l’évolution de la population d’espèces menacées. Selon Bruno Colmant, la seule solution est de viser la « sobriété », la « tempérance » dans l’utilisation du numérique.

Ce que la gratuité du contenu sur l’internet, notamment, n’encourage pas, estime M. Pitron. « Qui dit gratuité dit surconsommation. Il y a un vrai questionnement à avoir sur la gratuité de l’internet. L’autre question, c’est la priorisation des usages : veut-on plutôt favoriser les soins hospitaliers ou le métavers ? Ce sont des choix excessivement difficiles. On est en train de se dire collectivement qu’il y a un internet futile et utile. »

Le Sommet de Montréal sur l’innovation, organisé cette année au Centre PHI sous le thème « Entre Terre et techno, ça clique ? », en était à sa neuvième édition. L’évènement est organisé par la Société du Quartier de l’innovation de Montréal, organisme à but non lucratif créé en 2013 à l’initiative de l’Université McGill et de l’École de technologie supérieure.