(Paris) La perspective d’utiliser nos smartphones et leurs données de localisation pour lutter contre le coronavirus n’est plus taboue en France, malgré les inquiétudes quant à son caractère potentiellement invasif dans la vie privée.

Laurent BARTHÉLEMY
Agence France-Presse

Le premier ministre Édouard Philippe a envisagé mercredi soir à l’Assemblée nationale la possibilité d’une application mobile, téléchargeable à titre volontaire, qui permettrait d’être informé si l’on a croisé une personne touchée par le virus.  

« On pourrait peut-être –et je dis peut-être, car le débat n’est évidemment pas clos– sur le fondement d’un engagement volontaire, utiliser ces méthodes pour mieux tracer la circulation du virus et les contacts […] de chacun », a expliqué le premier ministre.

Le responsable français est sur la même longueur d’onde que la chancelière allemande Angela Merkel, qui a déclaré mercredi qu’elle serait « bien sûr prête à utiliser » une application permettant aux personnes contaminées de prévenir les gens croisés lors des quinze jours précédents.

Le PDG d’Orange Stéphane Richard, dans une tribune publiée par Le Monde, se prononce lui aussi pour le développement d’une application permettant d’être averti en cas de possible contamination.

« En complément d’une vaste campagne de dépistage, une application de ce type […] pourrait être particulièrement utile en France pour assurer la sortie du confinement dans les meilleures conditions », explique le PDG d’Orange.

M. Richard cite en exemple l’application « Trace Together » mise en place à Singapour, qui utilise la technologie sans fil Bluetooth « pour identifier les autres téléphones situés à proximité ».

« Identifiants des personnes croisées »

Les smartphones utilisent d’ordinaire le Bluetooth pour se connecter à des objets proches (écouteurs audio, enceintes, imprimantes…)

« Si un contact rapproché et suffisamment long est constaté, la donnée est enregistrée par l’application et stockée de manière chiffrée sur le téléphone », poursuit M. Richard.

« Si l’utilisateur apprend par la suite qu’il est porteur du virus, il transmet aux autorités le fichier contenant les identifiants des personnes croisées », et ces personnes « sont averties du risque de contamination ».

En Europe, la compatibilité avec la très protectrice législation européenne sur les données personnelles (RGPD) serait assurée par le consentement demandé à l’utilisateur, souligne M. Richard.

Le premier ministre et le PDG d’Orange sont les premiers grands responsables français à envisager l’utilisation de telles technologies.

Mais des ingénieurs et développeurs planchent déjà sur le sujet et leurs logiciels sont désormais prêts à être diffusés, expliquent-ils.

Christophe Mollet, le responsable d’une petite agence web, a ainsi conçu une application fonctionnant sur le principe de certaines plates-formes de rencontres.

L’utilisateur est prévenu s’il a croisé un autre utilisateur qui a le coronavirus. La localisation ne se fait pas avec le Bluetooth, mais avec les données de géolocalisation envoyées par le smartphone.

CoronApp pour le respect du confinement

L’application, baptisée CoronApp, est opérationnelle et déjà utilisable, mais Christophe Mollet n’est pas parvenu à la faire distribuer sur les terminaux par Google et Apple, qui exigent « l’aval d’un gouvernement » avant d’accepter ce type de fonctionnalités, explique le développeur.

« Ce genre d’application peut être très utile » si elle est téléchargée largement par la population, a indiqué Christophe Mollet à l’AFP.

« Nous sommes prêts le cas échéant à rediriger nos utilisateurs vers l’application la plus utilisée », a-t-il ajouté.

Covimoov, une autre application beaucoup moins intrusive sur le plan de la vie privée, est également prête, selon Antoine Couret, patron de Geo4cast (une quinzaine de salariés) et président du hub France IA, qui regroupe responsables publics, chercheurs et entreprises travaillant sur l’intelligence artificielle.

Son principe est d’avoir des informations sur l’évolution de l’épidémie autour de l’endroit ou l’on se trouve.

L’interface informe sur le respect du confinement (sur la base des déplacements des personnes dans la zone mesurés par une société de guidage GPS, et par l’application elle-même), sur les ventes de médicaments pour les affections respiratoires dans les pharmacies environnantes (un bon indicateur de suivi des cas de coronavirus, fourni par la société OpenHealth), et le taux d’occupation des services de réanimation des hôpitaux environnants.

A la sortie du confinement, « il faudra bien qu’on soit capable de cartographier précisément les zones où il y a encore le virus et celles où il n’y est pas » pour pouvoir prendre des décisions en toute connaissance de cause, souligne la mathématicienne Françoise Soulié, conseillère scientifique du hub France IA.

Jeudi, une centaine d’ONG emmenée par Amnistie internationale ont toutefois averti que l’épidémie ne devait pas être un prétexte utilisé par les gouvernements pour entrer « dans une nouvelle ère de systèmes généralisés de surveillance numérique invasive ».

« Si les gouvernements étendent leurs pouvoirs de suivi et de surveillance, alors ces pouvoirs doivent être limités dans le temps », ont-elles souligné.