(Londres) Le gouvernement britannique s’apprête à prendre une décision lourde de conséquences sur la participation de Huawei au réseau 5G, au risque de froisser les États-Unis avec lesquels il envisage de conclure un accord commercial post-Brexit ambitieux.

Jean-Baptiste OUBRIER
Agence France-Presse

Depuis plusieurs jours, le gouvernement du premier ministre Boris Johnson semble préparer le terrain pour un feu vert à la participation de Huawei au réseau 5G du pays, mais qui devrait être limitée.

Huawei pourrait n’être autorisé qu’à prendre part à des infrastructures non stratégiques comme les antennes-relais, mais serait exclu des serveurs, avec également une possible limite à sa part de marché.

Alors que la décision est attendue mardi selon la presse britannique, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo vient de lancer un ultime avertissement.  

Sur Twitter, dramatisant les enjeux, il a qualifié de « capitale » la décision de Londres, au terme de semaines d’intense lobbying de Washington, entre visites de dignitaires et réunions à huis clos.  

Interrogé sur le sujet lundi lors d’une visite dans une école londonienne, Boris Johnson est resté évasif.

« Nous voulons avoir une technologie 5G qui profite aux consommateurs […], mais nous ne voulons pas faire de compromis sur notre infrastructure nationale, notre sécurité, ou compromettre notre capacité à travailler avec d’autres services de renseignements dans le monde », a-t-il dit à des journalistes.

Le premier ministre s’est déjà entretenu avec le président américain Donald Trump vendredi au téléphone sur le sujet. Et le secrétaire américain au Trésor Steve Mnuchin avait évoqué samedi « des discussions intensives » avec Downing Street.

Cette possible divergence de vues tombe mal, alors que le Royaume-Uni, qui quittera vendredi l’Union européenne, doit redéfinir ses relations commerciales avec ses partenaires, à commencer par Washington.

Les États-Unis exigent depuis de longs mois des pays européens, et en particulier du Royaume-Uni, qu’ils excluent Huawei de leurs réseaux, invoquant ses liens étroits avec le gouvernement chinois et des risques d’espionnage, ce que le groupe chinois a toujours démenti.

M. Pompeo est allé jusqu’à relayer sur Twitter une tribune du député conservateur Tom Tugendhat, fermement opposé à la participation de Huawei au réseau 5G pour des raisons de sécurité, publiée dans le tabloïd Daily Mail.

« Gérer le risque »

Le ministre de la Justice Robert Buckland a quant à lui reconnu lundi sur la radio BBC 4 qu’il existait « des risques », tout en assurant que le gouvernement prendrait « une décision informée, fondée sur des preuves ».  

Le Royaume-Uni recourt à la technologie Huawei depuis 15 ans contrairement aux États-Unis et elle est donc déjà partie prenante de l’actuel réseau britannique de 4G d’opérateurs comme BT ou Vodafone, mais pour les antennes-relais et parties « non stratégiques » de leur réseau, font valoir des sources chez ces opérateurs.  

Le réseau 5G sera bâti à partir de la 4G, et une exclusion de Huawei nécessiterait donc de se défaire d’une partie des infrastructures 4G pour les remplacer par des matériaux provenant des concurrents actuels, Ericsson et Nokia, ce qui serait coûteux et retarderait le passage à la nouvelle génération de téléphonie.

D’autant que Huawei a investi lourdement dans la recherche et le développement et que ses équipements disposent donc d’une avance technologique comparé à ses rivaux.

Des opérateurs britanniques proposent déjà des offres de 5G, mais seulement dans quelques grandes villes britanniques et « sur un périmètre limité », note une source chez un opérateur britannique, ajoutant : « on en est au tout début ».

Les opérateurs comptent donc utiliser Huawei dans leur réseau d’antenne-relais, mais pas dans le cœur de leur réseau, les serveurs, et assurent, comme les autorités britanniques de renseignement, que la sécurité de ces infrastructures sera ainsi assurée.

« Je pense que nous pouvons gérer ce risque », surtout si le réseau dispose de « doublons » d’autres fabricants, estime James Sullivan, analyste spécialisé en sécurité informatique du centre de réflexion Rusi, dans une conférence téléphonique lundi.

D’autant qu’« il est peu probable que les États-Unis veuillent se couper de l’accès au réseau Five Eyes de partage de renseignement » avec le Royaume-Uni, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, a-t-il estimé avec un autre expert de Rusi, Malcolm Chalmers, lors de cette conférence.

Alors que Mike Pompeo doit rencontrer son homologue Dominic Raad après son arrivée à Londres mercredi, James Sullivan espère « que ce sera l’occasion » d’aller de l’avant, « d’admettre certains désaccords », mais d’accepter que le plus important est de bâtir une alternative occidentale « à Huawei.