La crise qui saigne l’industrie des médias au Québec est loin de s’essouffler, malgré les mesures récentes prises par les gouvernements fédéral et provincial. C’est ce que confirme une nouvelle étude préparée par le chercheur Daniel Giroux, du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval.

Raphaël Pirro  Raphaël Pirro 
La Presse 

« La situation continue à se détériorer, déclare-t-il en entrevue. Les revenus publicitaires migrent de plus en plus vers les plateformes numériques hors des médias, comme Google et Facebook. »

Chiffres à l’appui, M. Giroux note que la tendance ne s’estompe pas : au Québec, la part des revenus publicitaires allant aux géants du numérique est passée de 1 % en 2003 à 44 % en 2017.

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À l’opposé, encore plus que la télévision, la radio et les hebdos, ce sont les quotidiens qui ont vu fondre la plus grande portion des revenus publicitaires. Durant la même période de 14 ans, ceux-ci sont passés de 31 % à 11 % au Québec.

Ce n’est pas tout. Le chercheur montre aussi du doigt la gratuité comme modèle d’affaires, qui prive les journaux d’une source supplémentaire de revenus.

« À part pour Le Devoir et L’actualité, les quotidiens et les hebdos sont majoritairement gratuits. Qui va suppléer au manque ? Les lecteurs vont peut-être devoir le prendre en charge éventuellement. »

Daniel Giroux, chercheur au Centre d’études sur les médias de l’Université Laval

Pourtant, il ne faudra pas s’attendre à des miracles de ce côté : seulement 14 % des gens seraient disposés à faire un don à une entreprise de presse qu’ils apprécient si celle-ci ne pouvait faire ses frais autrement. La gratuité reste essentielle pour rejoindre les lecteurs numériques, mais ceux-ci rapportent moins que les lecteurs papier.

L’État à la rescousse ?

« L’État a déjà pris un certain nombre de mesures au fédéral et au provincial, comme dans bien d’autres démocraties, illustre M. Giroux. Mais si on veut que les médias passent à travers la crise, il faudra que les gouvernements provinciaux et fédéral augmentent encore leur soutien. »

En mai, le ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez, avait demandé à un groupe d’experts de proposer des recommandations afin de limiter les dégâts. Le diagnostic de M. Giroux s’inscrit dans la même veine que ce qui a été proposé récemment par ces experts : en juillet, le groupe a conclu que le gouvernement devrait se montrer plus généreux.

Une commission parlementaire à Québec se penchera sur la question à la fin d’août. Le premier ministre François Legault a aussi reconnu l’importance d’agir en la matière, à la fin d’avril. En mars 2018, Québec avait annoncé une aide de 64,7 millions sur cinq ans.

Si les deux gouvernements ne prolongent pas leurs programmes d’aide aux médias, « on pourrait entrevoir des fermetures [de quotidiens] », dit Daniel Giroux.

Au-delà de l’aide gouvernementale, la perspective de limiter l’hégémonie des grandes entreprises américaines semble plutôt limitée. Le gouvernement du Canada n’a pas imposé de taxe de vente à ces entreprises. « Actuellement, dans le monde de l’écrit, si une entreprise étrangère achète de la publicité dans un journal d’ici, elle ne pourra déduire la taxe en l’inscrivant comme dépense. Mais si elle passe par Google et Facebook, elle peut l’inscrire comme dépense légitime et demander une déduction. Il y a peut-être là quelque chose à revoir. »

Ce système à deux vitesses est au désavantage des médias québécois, prévient M. Giroux. Pour l’instant, la formule secrète n’a pas encore été trouvée. « La situation va se détériorer encore un peu. Jusqu’à quel point ? Personne ne le sait. »

L’étude en cinq statistiques

10 %

Baisse du nombre de journalistes travaillant au Québec en 2016 par rapport à 2006. Cela représente 420 travailleurs en moins.

20 %

Parts de marché publicitaire perdues par les quotidiens entre 2003 et 2017

29 %

Variation des revenus publicitaires dans l’ensemble des médias québécois

20 %

Pourcentage de Canadiens francophones pour qui les journaux sont la principale source d’information

67 %

Pourcentage de Canadiens francophones disant faire confiance à la plupart des informations la plupart du temps. C’est l’un des taux les plus élevés au monde.