De nombreux médias occidentaux de renom, dont le New York Times et le Washington Post, diffusent régulièrement, contre argent sonnant, des encarts d’apparence journalistique produits par les médias d’État chinois.

Marc Thibodeau
La Presse

La situation a été dénoncée récemment par Reporters sans frontières (RSF), qui considère ces encarts comme « de véritables chevaux de Troie » permettant à Pékin de « distiller sa propagande auprès des élites du monde entier ».

Dans un rapport sur « le nouvel ordre mondial de l’information » souhaité par la Chine, l’organisation relevait qu’une trentaine de journaux du monde entier ont accepté à ce jour de diffuser régulièrement une série de textes produits par le China Daily réunis sous le titre China Watch.

Les sommes exactes reçues en contrepartie sont inconnues. Des professionnels consultés par RSF relèvent qu’aux États-Unis, une insertion dans un grand quotidien peut coûter près de 300 000 $.

Dans bien des cas, des textes du quotidien anglophone de propagande chinoise sont aussi accessibles en ligne sur les sites internet des entreprises participantes.

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Exemple d’un encart d’apparence journalistique produit par les médias d’État chinois et publié dans le quotidien américain Washington Post

RSF note que le style journalistique et la mise en pages soignée « peuvent facilement induire en erreur un lecteur pressé ou inattentif, confiant dans la qualité générale du quotidien auquel il est abonné ».

Sophie Richardson, qui couvre la Chine pour Human Rights Watch, s’irrite de cette pratique et presse les médias concernés de revoir leurs façons de faire.

La militante s’est énervée il y a quelques jours après avoir pris connaissance de la diffusion la semaine dernière dans le New York Times d’un autre encart de ce type.

« Ce n’est pas vraiment de l’information digne d’être publiée », a-t-elle ironisé en jouant sur la devise du quotidien (All the News That’s Fit to Print).

En entrevue jeudi, Mme Richardson a indiqué que les médias en cause devaient se demander sérieusement « quel rôle ils jouent dans la validation de la propagande chinoise ».

Il est ironique, estime-t-elle, que la plupart des journaux concernés couvrent la Chine de manière exhaustive et approfondie dans leur section rédactionnelle tout en donnant une sorte de passe-droit au régime dans leur section publicitaire quand ils acceptent des encarts au contenu douteux.

« C’est le même régime qui expulse leurs journalistes et qui harcèle leurs recherchistes », souligne-t-elle.

Une fortune pour se faire entendre

Le gouvernement chinois cherche depuis plusieurs années à faire entendre sa voix au niveau international et a investi une fortune à cette fin, notamment dans l’audiovisuel.

L’insertion d’encarts dans des médias de renom s’inscrit dans cette stratégie encouragée par le président de la Chine Xi Jinping, qui s’attend à ce que les médias chinois présentent le régime communiste et ses décisions sous un jour favorable.

Selon une chaîne australienne, il a indiqué il y a quelques années que les journalistes qui y travaillent devaient « aimer le Parti, protéger le Parti et être parfaitement en phase avec la direction du Parti en termes de pensée, de politiques et d’actions ».

Alors que les médias occidentaux multiplient les articles dénonçant la détention arbitraire de centaines de milliers de musulmans dans le Xinjiang, le China Daily diffusait hier sur son propre site un article clamant que le régime entendait renforcer la capacité ferroviaire du réseau existant pour transporter des touristes dans la région.

Tant le New York Times que le Washington Post ont indiqué jeudi à La Presse par courriel que les encarts émanant des médias d’État chinois étaient considérés comme des « publicités » et identifiés en conséquence auprès des lecteurs.

La vice-présidente aux communications du quotidien new-yorkais, Danielle Rhoades Ha, a précisé qu’ils étaient conformes aux lignes directrices du quotidien en matière de publicité, présentées comme les plus restrictives de l’industrie journalistique.

Elles prévoient notamment l’interdiction des publicités « trompeuses, inexactes ou frauduleuses » ainsi que celles qui peuvent être considérées comme insultantes sur des bases ethniques, raciales ou religieuses.

Steve Severinghaus, responsable des communications au Washington Post, a indiqué que le quotidien acceptait des publicités très variées, notamment celles qui contiennent « un point de vue provocateur ».

« Si la publicité tombe dans cette catégorie, nous identifions le texte de manière encore plus explicite en précisant que la salle de rédaction n’est pas liée à son contenu et à sa création », a-t-il précisé.

Aucun des deux relationnistes n’a voulu préciser l’importance des sommes reçues des médias d’État chinois qui réalisent les encarts.

Susan Richardson se demande jusqu’où seraient prêts à aller les médias dans leur tolérance « publicitaire » ? « Je pense que leurs politiques officielles ne tiennent pas vraiment compte de toute la portée du problème », relève-t-elle.