Une première femme s’installe aux commandes de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN), qui règle également une dispute qui s’envenimait depuis plusieurs mois avec son deuxième actionnaire. Tracy Robinson fait du français une « priorité personnelle », même si la langue ne lui est pas étrangère.

Publié le 25 janvier
Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

Établi à Montréal, le plus important chemin de fer au pays a également nommé mardi, en marge de la publication de ses résultats du quatrième trimestre, l’ex-premier ministre québécois Jean Charest comme administrateur indépendant et Shauneen Bruder comme vice-présidente du conseil.

Avec une longue feuille de route dans le secteur énergétique et ferroviaire, Mme Robinson, qui était membre de la haute direction de TC Énergie depuis 2014, entrera en fonction le 28 février. Elle remplacera l’actuel président-directeur général Jean-Jacques Ruest, 67 ans et parfaitement bilingue. Mme Robinson a œuvré pendant 27 ans au Canadien Pacifique (CP) – le rival du CN – où elle a gravi les échelons jusqu’au sein de la haute direction.

« C’est un excellent choix », a expliqué à La Presse John Gradek, chargé de cours à l’Université McGill, qui a travaillé avec Mme Robinson au CP de 1994 à 2000. « Elle se débrouillait en français. Ils (le CN) auraient pu choisir un Américain qui ne connaît rien au français. Au moins, Tracy connaît le Québec. »

Au CP, Mme Robinson s’était installée à Montréal pour y travailler entre 1994 à 1996 avant de retourner à Calgary. Également à l’emploi du chemin de fer albertain, M. Gradek a été un collègue de la nouvelle présidente du CN pendant plusieurs années.

Le CN n’a pas précisé, mardi, le niveau de connaissance du français de sa nouvelle dirigeante. Mme Robinson a « déjà commencé à suivre des cours de français ».

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE TC ENERGY

Tracy Robinson sera présidente-directrice générale du CN

« Je tiens également à souligner que je respecte et j’apprécie la riche histoire du CN à Montréal et au Québec, où la langue commune et officielle est le français », a-t-elle indiqué dans un communiqué.

Mme Robinson n’était pas disponible pour accorder des entrevues mardi.

Ce changement de garde au CN, assujetti à la Loi sur les langues officielles, survient au moment où la maîtrise du français chez les chefs d’entreprise se retrouve au premier plan depuis la tempête linguistique déclenchée par le président et chef de la direction d’Air Canada, Michael Rousseau, en novembre dernier.

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« Il y avait un éléphant dans la pièce », souligne Marie-Soleil Tremblay, professeure à l’École nationale d’administration publique. « Il y aurait eu des critiques si cette particularité n’avait pas été abordée. »

Mme Tremblay, qui se spécialise entre autres dans les questions de gouvernance, estime que le CN a démontré une forme de « sensibilité » sur la question de la langue tout en ayant recruté la personne qui, selon l’entreprise, était la plus compétente.

Fin d’un bras de fer

Les changements annoncés permettent aussi au chemin de fer de tourner la page sur sa dispute avec TCI Fund Management, qui détient une participation dans l’entreprise.

Le fonds londonien, qui traîne une réputation de militant et qui est également le plus important actionnaire du CP, met fin à ses attaques à l’endroit du CN. Il ne demande plus la tenue d’une assemblée extraordinaire des actionnaires en mars dans le but d’installer ses propres candidats au conseil d’administration.

TCI souhaitait voir Jim Vena, un vétéran de l’industrie ferroviaire et ex-cadre du CN, rentrer au bercail et remplacer M. Ruest. Ce scénario ne s’est finalement pas concrétisé quand le principal intéressé avait décidé de se désister, sans expliquer pourquoi, le mois dernier.

Le fonds londonien a appuyé la nomination de Mme Robinson ainsi que des deux nouveaux administrateurs. M. Ruest, qui doit tirer sa révérence le 31 mars, est actuellement le seul membre du conseil d’administration à être originaire du Québec.

C’est au printemps que TCI a commencé à critiquer le CN après sa tentative de prise de contrôle du Kansas City Southern (KCS), également convoité par le CP. Après avoir dit oui au CN, l’entreprise américaine avait opté pour l’offre d’achat de l’entreprise albertaine, en septembre dernier.

De l’avis du fonds britannique, plutôt que de se lancer dans un projet d’acquisition coûteux, le CN aurait dû s’efforcer d’améliorer l’efficacité de ses activités.

Mme Robinson hérite de ce mandat.

« Avec son expérience au CP, elle connaît les forces et les faiblesses des compagnies ferroviaires, estime M. Gradek. Il n’y aura pas de période d’apprentissage et de période de rodage. Elle connaît très bien l’industrie. »

En septembre dernier, M. Ruest avait présenté un plan stratégique qui s’est déjà soldé par le licenciement de 1150 personnes afin de réduire les dépenses. Des actifs jugés non essentiels, comme les services de navires de marchandises dans les Grands Lacs et l’entreprise de camionnage TransX, risquent d’être vendus. C’est Mme Robinson et son équipe qui devront trancher.

À la fin de l’année, la nouvelle présidente du CN devrait avoir ramené le ratio d’exploitation – une mesure de l’efficacité qui exprime les dépenses en pourcentage des revenus – à 57 %. En date du 31 décembre dernier, ce ratio était de 61,2 %.

Vraisemblablement, les efforts de rationalisation ne semblent donc pas terminés.

Le CN a terminé l’année sur une bonne note en affichant une hausse de ses profits d’environ 18 % au quatrième trimestre. Ses revenus ont notamment été stimulés par une augmentation des prix du carburant malgré une récolte céréalière moins généreuse et les inondations en Colombie-Britannique qui ont temporairement perturbé le trafic ferroviaire. Au trimestre terminé le 31 décembre, le bénéfice net a été de 1,2 milliard, ou 1,69 $ par action. Les revenus ont progressé de 3 %, à 3,8 milliards.