Rio Tinto Fer et Titane est méconnue au Québec. L’entreprise y exploite pourtant depuis 70 ans un gisement d’ilménite à Havre-Saint-Pierre et transforme ce minerai, à Sorel-Tracy, en poudre de titane, en titane métal et en acier. C’est aussi à Sorel que commencera sous peu la production de scandium — un métal rare — fabriqué à partir des résidus de la transformation de l’ilménite. Stéphane Leblanc, directeur général du groupe mondial, explique les avancées qu’il souhaite réaliser avec cette première usine en Amérique du Nord.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Rio Tinto Fer et Titane (RTFT) est au cœur de la région de l’acier depuis 70 ans. Quelle y est votre empreinte industrielle aujourd’hui ?

Nos activités québécoises sont importantes. On exploite le plus gros gisement à ciel ouvert d’ilménite au monde à Havre-Saint-Pierre, et le complexe métallurgique de Sorel-Tracy, qui abrite cinq usines qui font la transformation du minerai. Au total, ce sont 1600 personnes qui travaillent pour RTFT au Québec.

Mais c’est aussi à Montréal que se trouve le siège social mondial du groupe Rio Tinto Fer et Titane, dont je suis le directeur général. C’est ici que l’on supervise toutes nos activités mondiales, soit une mine d’ilménite à Madagascar, une usine de transformation en Afrique du Sud et une autre usine de transformation de poudre de métal en Chine qui dessert toute l’industrie du moulage automobile chinoise. Au total, on compte 8500 employés dans le monde et on enregistre des revenus de près de 2 milliards US.

Au Québec, vos activités sont intégrées. Vous faites l’extraction du minerai sur la Côte-Nord et sa transformation à Sorel-Tracy. Pourquoi à l’origine ne pas avoir regroupé les deux activités à Havre-Saint-Pierre ?

La transformation de l’ilménite requiert une grande capacité énergétique. Il fallait se rapprocher de la grande capacité de distribution électrique et des grands chantiers maritimes de l’époque. Mais encore aujourd’hui, on a besoin de 600 mégawatts par année pour faire fonctionner nos usines de Sorel.

On a des fours qui génèrent une chaleur de 8000 degrés Celsius pour faire fondre le minerai, c’est 60 % plus chaud que la surface du Soleil. On est les seuls au monde à posséder cette technologie.

Vous produisez de la poudre de titane, du titane métal et de l’acier. Quels sont les marchés pour chacun des produits que vous transformez ?

Chaque année, on transforme 2 millions de tonnes d’ilménite de Havre-Saint-Pierre en plus d’importer 500 000 tonnes en provenance de notre mine de Madagascar.

Près de 45 % du minerai est transformé en poudre de titane et en titane métal, un autre 45 % est transformé en acier, et on se retrouve avec un 10 % de minerai stérile que l’on enfouit.

La poudre de titane sert à la fabrication de pigments de titane qui sont utilisés pour la fabrication de peinture. Cela représente 95 % de notre production de titane, et on est le plus gros producteur mondial.

L’autre 5 % est transformé en titane métal, qui est destiné principalement à l’industrie aéronautique. Le titane métal offre une résistance mécanique et thermique exceptionnelle, mais il coûte 10 fois plus cher que l’aluminium. On travaille à réduire les coûts de production pour rendre ce métal plus accessible.

L’autre 45 % de notre minerai d’ilménite est transformé en acier sous forme de lingots, de billettes ou de tiges. Il s’agit d’acier de première qualité qui est exporté principalement aux États-Unis et en Europe.

On arrive maintenant à la production de scandium, que vous allez entreprendre dans les prochains mois. Comment en êtes-vous arrivé à produire ce métal stratégique et à quoi sert-il ?

C’est notre centre de recherche de Sorel — qui est aussi notre centre mondial d’expertise — qui a découvert que les impuretés que l’on récoltait dans le traitement du titane contenaient du scandium que l’on pouvait produire sous forme de poudre.

C’est une façon de valoriser nos résidus et de maximiser nos opérations. Le scandium est un métal rare qui est seulement produit en Chine et en Russie. Il est utilisé pour augmenter la résistance de certains métaux, dont l’aluminium. Il sert aussi à la fabrication de piles combustibles.

En ajoutant 0,1 % de poudre de scandium dans un alliage d’aluminium, on augmente de deux à trois fois la résistance du métal.

L’industrie de l’aluminium souhaitait l’utiliser davantage, mais elle cherchait une source d’approvisionnement stable et prévisible, ce qu’on va pouvoir lui offrir.

On a travaillé avec le centre de recherche d’Arvida de Rio Tinto Aluminium et les résultats sont vraiment probants. On va commencer la production de la nouvelle usine à Sorel dans les prochains mois et on devrait produire 3 tonnes de scandium.

La production mondiale de scandium se chiffre aujourd’hui à 15 tonnes par an. Nous, on lance la production et on prévoit augmenter nos capacités pour en produire quelques dizaines de tonnes par année. On veut tripler la production mondiale.

Vous êtes convaincu que l’industrie va massivement adopter le nouvel alliage aluminium-scandium ?

L’industrie aéronautique et l’industrie automobile cherchent constamment à réduire le poids de leurs produits et à augmenter leur résistance mécanique et thermique. C’est exactement ce qu’on leur offre.

C’est sûr que cela va prendre quelques années avant que ce nouvel alliage s’intègre aux chaînes de production. Il va falloir que les nouveaux produits soient certifiés, mais nous, on a décidé de créer le marché.

C’est la première usine de fabrication de scandium en Amérique du Nord et cela va rassurer les entreprises d’avoir une source d’approvisionnement fiable. On a la matière première, on n’a donc pas besoin de construire une mine, et on a les installations qui nous permettent de produire le scandium, on ne part pas de zéro.