(Montréal) Le personnel qui manipule chaque jour des dizaines, voire des centaines, de reçus de caisse s’expose à des niveaux élevés de bisphénol A, un perturbateur endocrinien qui peut avoir des effets néfastes sur la santé.

Jean-Benoit Legault La Presse Canadienne

L’organisme Action cancer du sein Québec se réjouit donc de la décision du géant du commerce de détail Loblaw d’« éliminer progressivement de ses magasins le papier servant à produire des reçus de caisse contenant du bisphénol A (BPA), bisphénol S et autres bisphénols dangereux ».

Cette élimination progressive s’appliquera à toutes les bannières de Loblaw, comme les enseignes Provigo et Pharmaprix au Québec. Le mastodonte Costco avait précédemment annoncé la même chose en janvier 2020.

« Ça coûte de l’argent pour changer le système, a dit Jennifer Beeman, la directrice générale d’Action cancer du sein du Québec. Il y a des compagnies qui vont de l’avant avec des changements de culture, qui essaient d’arrimer leurs pratiques aux meilleures pratiques environnementales. »

Les Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), Action cancer du sein Québec, Environmental Defence et la campagne Mind the Store avaient lancé un appel à l’action pour demander aux principaux géants de la vente au détail au Canada de cesser d’utiliser du papier de reçus de caisse enduit de bisphénol.

Danger réel

Un contact répété avec des reçus de caisse imprimés sur du papier thermique contenant des bisphénols peut représenter un risque bien réel pour la santé, confirme une experte.

« Une étude a montré qu’après un quart de travail, les femmes qui avaient manipulé ces reçus-là toute la journée avaient augmenté de deux fois leur concentration urinaire de BPA, a dit la professeure Maryse Bouchard, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

« C’est beaucoup, multiplié par deux. Dans différentes études qu’on voit sur l’exposition aux contaminants, souvent (une substance) va faire augmenter de 10 % ou un peu plus, mais là, un doublement, c’est beaucoup. »

On ne parle pas d’une exposition aigüe qui pourrait rendre les employés malades à court terme, précise-t-elle, mais on doit s’inquiéter des effets d’une exposition chronique à long terme.

« Des données montrent que le BPA est un perturbateur endocrinien au niveau des hormones sexuelles, mais aussi au niveau des hormones qui régissent le métabolisme, a ajouté Mme Bouchard. On a vu dans certaines études une perturbation du métabolisme qui pouvait même mener à augmentation du risque de diabète. »

On retrouve dans les commerces souvent davantage de caissières que de caissiers, et le risque pour la santé pourra varier en fonction de l’âge de la femme.

Le corps d’une adolescente qui en est à son premier emploi pourra être particulièrement susceptible aux signaux endocriniens pendant la puberté. Une femme un peu plus vieille qui est enceinte ou qui allaite pourra transmettre le BPA à son bébé.

Et puisque le risque de souffrir d’un cancer augmente d’emblée avec l’âge, une femme encore un peu plus âgée pourra accroître son risque d’être touchée par la maladie en étant exposée à ces substances.

« Une des préoccupations qu’on a au sujet du BPA concerne son effet oestrogénique, a dit Maryse Bouchard. On sait que certains cancers, des cancers du sein, des cancers de l’ovaire, sont hormonosensibles chez certaines personnes et peuvent donc être augmentés avec une exposition à des substances oestrogéniques. »

Solutions faciles

Actuellement, affirme Mme Beeman d’Action cancer du sein Québec, le Canada utilise un système de réglementation des substances toxiques « post-marché », à savoir que Santé Canada n’est informée des ingrédients qui entrent dans la composition d’un nouveau produit qu’après sa mise en marché.

Elle insiste donc sur la nécessité pour le gouvernement d’intervenir pour encadrer plus strictement l’utilisation de ces substances potentiellement dangereuses.

« La caissière de 16 ans dont c’est le premier emploi, qu’est-ce qu’elle peut faire ? Quel est son pouvoir d’agir dans son milieu de travail ?, a-t-elle demandé. C’est quasiment inexistant, d’où l’importance du gouvernement. Pour nous, c’est essentiel que le gouvernement réglemente très sérieusement les perturbateurs endocriniens. »

Plusieurs pays, comme la France, ont décidé de prendre la chose « très au sérieux », a-t-elle dit. L’Hexagone en serait ainsi à sa deuxième stratégie nationale contre les perturbateurs endocriniens et aurait réussi à « percer la conscience du public ».

Mme Bouchard souligne elle aussi que plusieurs pays européens ont cessé d’imprimer leurs reçus sur du papier thermique. Dans plusieurs endroits, ajoute-t-elle, les caissières portent des gants pour se protéger.

« Il y a d’autres polluants ou contaminants pour lesquels c’est vraiment compliqué de trouver des alternatives, mais concernant les papiers thermiques, c’est une chose sur laquelle on peut agir relativement aisément et diminuer pour une bonne part l’exposition de ces travailleuses-là et aussi de la population générale », a conclu Mme Bouchard.