(La Pocatière) Il ventait à écorner les bœufs mercredi à La Pocatière, une petite ville plantée à un jet de pierre du fleuve. « C’est ici qu’on fabrique le vent, le saviez-vous ? Juste à côté, à Rivière-Ouelle », lance Claude Michaud.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Le président du syndicat CSN des employés de Bombardier La Pocatière blaguait, bien entendu. C’est plutôt des trains qu’on fabrique ici, dans une usine qui représente un poumon économique pour la région.

« Ça fait 27 ans que je travaille à l’usine, lâche Claude Michaud. Mon père a travaillé 36 ans. Ma conjointe travaille ici. J’ai une nièce qui travaille ici. Mon beau-père a travaillé ici, le beau-frère aussi… »

Des familles comme ça, il y en a plusieurs dans le Kamouraska. Il n’est donc pas surprenant que la rumeur qui s’est mise à circuler mercredi a eu l’effet d’une petite bombe ici : le conseil d’administration de Bombardier envisagerait de vendre sa division Transport – avec l’usine de La Pocatière – à la société française Alstom.

Mercredi soir, rien n’avait été confirmé. Mais dans les prochains jours, c’est peut-être l’avenir de l’usine de 360 employés qui va se jouer.

« C’est un gros morceau pour La Pocatière, mais aussi pour tout le Kamouraska », explique le maire de La Pocatière, Sylvain Hudon.

Le maire Hudon était prudent mercredi au passage de La Presse. L’histoire de Bombardier dans la région a toujours été tumultueuse, avec ses gros contrats suivis de passages à vide, ses périodes fastes suivies de pertes d’emplois…

Pour lui, ce n’est qu’un épisode de plus. Mais il avait un message clair au gouvernement de François Legault : si l’usine passait à Alstom, il faudrait s’assurer de préserver les emplois.

« M. Legault a toujours dit que ça prenait des emplois bien rémunérés. Bombardier entre dans cette catégorie et ce sont de bons emplois en région », lance le maire de La Pocatière.

« C’est le plus gros employeur chez nous, c’est indéniable. C’est une grosse masse salariale. Les employés ont de bons salaires, des salaires qu’ils méritent d’ailleurs », ajoute-t-il. Les employés cols-bleus font entre 22 et 32 $ de l’heure, selon les chiffres du syndicat.

« Ce sont des millions de dollars en salaire. Alors oui, l’avenir de l’usine m’inquiète moi, mais aussi les commerçants, poursuit le maire. Ce ne sont pas tous les employés qui vivent à La Pocatière, mais à peu près tous achètent des choses dans nos commerces. »

L’espoir malgré tout

Bombardier Transport est non seulement le plus important employeur de la ville, c’est aussi l’entreprise qui paie le plus de taxes municipales.

Son empreinte est partout. L’aréna construit il y a dix ans en face de l’hôtel de ville porte le nom de Centre Bombardier. La fondation J. A. Bombardier avait été le premier donateur, avec 500 000 $.

Quelques facteurs militent en faveur d’un maintien de l’usine, même si elle passe entre des mains françaises. Les ouvriers fabriquent présentement la deuxième vague de voitures AZUR pour le métro de Montréal. En avril dernier, Bombardier Transport procédait à 85 mises à pied. Mais des embauches sont prévues en mars, selon le syndicat.

Ensuite, plusieurs projets de tramway sont dans les cartons dans la province, que ce soit à Québec, Gatineau, Longueuil ou Montréal. Le premier ministre François Legault a déjà promis que tous ces contrats contiendront des exigences de contenu local. L’usine de La Pocatière est donc très bien placée pour les réaliser.

C’est d’ailleurs un contrat local qui avait véritablement lancé l’usine dans les années 70 : celui pour les voitures MR-73 commandées pour le métro de Montréal et livrées en 1976.

« Là, on a du travail. On est une usine rentable, que ce soit pour Bombardier ou Alstom. C’est pour ça qu’on est toujours vivants », de dire d’un ton confiant Martin Douville, un travailleur rencontré à la sortie de l’usine.

La moustache blanche de l’homme trahit son expérience. « Ça fait 27 ans que je suis ici », lance-t-il.

Les rumeurs ne l’effraient pas une miette. « Ça ne m’inquiète pas du tout. Ce n’est pas une faillite. Si on est achetés par Alstom, c’est une acquisition, dit-il. Maintenant qu’est-ce qu’Alstom va faire avec l’usine de La Pocatière ? On ne peut pas le savoir, mais pour deux ou trois ans, on ne bougera pas j’en suis sûr. »

Les employés sont sans contrat de travail depuis septembre et les négociations avec Bombardier devaient commencer incessamment, selon le président du syndicat.

Claude Michaud était prudent mercredi. Pas question pour lui de s’avancer. « Je suis encore un employé de Bombardier », dit-il.

Le représentant syndical se souvient de moments difficiles à l’usine. Il a été mis à pied pendant quatre ans dans les années 90. « Je suis allé travailler ailleurs. Mais je suis revenu. »

« Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que d’attendre, dit-il. Mais j’ai toujours été confiant, c’est pour ça que je suis toujours revenu chez Bombardier. »