L’épidémie de coronavirus et les difficultés d’approvisionnement de certains produits pharmaceutiques qu’elle a générées ont mis en lumière la forte dépendance de la population québécoise et canadienne aux médicaments étrangers ainsi qu’aux produits de matières premières qui servent à les fabriquer. Le principal fabricant de médicaments génériques au Québec, l’entreprise montréalaise Pharmascience, estime qu’il est urgent que les gouvernements instaurent une politique d’achat locale et préconisent la constitution de réserves stratégiques, nous explique son chef des opérations, Jean-Guy Goulet.

Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie La Presse

On s’est parlé en avril dernier lorsque le système de santé éprouvait des difficultés d’approvisionnement pour certains produits, comme des sédatifs, des relaxants musculaires et des opiacés. Vous estimez que la menace est encore présente avec la deuxième vague que nous vivons ?

L’industrie a réussi à passer à travers la première vague et est encore en mesure de s’approvisionner sur les marchés étrangers, mais on constate qu’il y a un mouvement de protectionnisme partout sur la planète.

La pandémie de coronavirus met en évidence l’importance de développer une plus grande capacité de production locale, d’être davantage proactifs et en mesure d’assurer une plus grande fiabilité d’approvisionnement des médicaments essentiels.

Présentement, on n’a pas les outils pour le faire, et pour y arriver, il faut mettre en place une politique d’achat canadien pour assurer une autosuffisance canadienne.

Vous dites qu’on est encore trop dépendants des importations de médicaments de l’étranger. Pourtant, il existe plusieurs fabricants canadiens, et Pharmascience fabrique de nombreux médicaments génériques qui sont parmi les plus vendus au pays…

Il faut savoir que 75 % des médicaments prescrits au Canada sont des médicaments génériques. Mais depuis 20 ans, il y a eu un fort mouvement de délocalisation vers les pays producteurs à moindre coût, comme l’Inde et la Chine.

Aujourd’hui, les médicaments génériques fabriqués au Canada ne représentent que de 15 à 20 % de toutes les ordonnances de génériques au pays. Il faut augmenter notre part de marché avec une politique d’achat local.

On vient d’investir plusieurs millions pour développer de nouvelles capacités de production dans nos installations au Québec et on va produire un demi-milliard de comprimés additionnels, mais il faut encore en faire bien plus.

Quel serait le seuil minimal de médicaments à contenu canadien qui permettrait l’autosuffisance que vous souhaitez ? Et comment pourrait-on l’atteindre ?

Il faut viser le plus haut possible et arriver à plus de 50 % de médicaments fabriqués au Canada. Il y a une série de produits pour les maladies cardiaques, le diabète, les antidépresseurs, les antibiotiques que l’on doit absolument contrôler.

Pour y arriver, cela va prendre une plus grande planification et une politique d’achat nationale. Il faut que le gouvernement fédéral et que Québec tiennent compte du contenu canadien dans leurs appels d’offres et encouragent la production locale dans les marchés publics. On le fait pour les infrastructures, il faudrait le faire pour la santé.

À l’époque, les multinationales implantées chez nous avaient une plus longue protection de leurs brevets. On a réduit ces protections et elles ont quitté le territoire. Pour accélérer le retour à une plus grande fabrication canadienne, les gouvernements pourraient mettre sur pied des incitatifs, tels des crédits d’impôt pour l’expansion des installations de fabrication.

Il y a six mois, vous vous inquiétiez aussi de l’approvisionnement en matières premières. Vous souhaitez là aussi que le Canada développe une plus grande autonomie. Comment ?

On pourrait développer davantage de produits de matières premières ici. Là encore, cette activité a été délocalisée en Chine et en Inde. Mais en période de pandémie mondiale, c’est plus difficile de s’approvisionner.

Les gouvernements pourraient partager le risque financier de constituer des stocks de réserves de matières stratégiques qui ont une date de péremption, au-delà de 24 ou 30 mois. Si on doit détruire ces stocks, les gouvernements pourraient nous dédommager, mais au moins, on en aurait toujours en disponibilité.

Vous présentez aujourd’hui votre mémoire en vue d’une plus grande autosuffisance canadienne aux gouvernements de Québec et d’Ottawa. Quel accueil anticipez-vous ?

D’un point de vue économique et pour l’ensemble de l’industrie pharmaceutique, je pense que nos recommandations vont être bien reçues.

Déjà, le ministre Pierre Fitzgibbon a manifesté son ouverture de s’engager dans le développement et le retour d’une industrie pharmaceutique forte au Québec. La sécurité de l’approvisionnement est un thème qui a été central durant la crise, et le gouvernement fédéral souhaite stimuler l’activité économique durant l’après-COVID-19, relancer la production pharmaceutique au Canada, c’est un beau chantier.

Malgré le mouvement de délocalisation qui s’est déployé au cours des 20 dernières années et la crise qui nous frappe depuis le printemps dernier, Pharmascience n’a pas réduit ses activités dans ses trois centres de Montréal, Dorval et Candiac ?

Nous continuons toujours de grandir. On est aujourd’hui la plus importante entreprise pharmaceutique au Québec avec nos 1500 employés qui travaillent dans nos trois centres de la région de Montréal.

On ne fabrique pas que des médicaments génériques, on fabrique aussi des médicaments de marque. On investit 50 millions par année en recherche et développement et on développe sans cesse de nouvelles molécules pour de nouveaux médicaments.

On a des capacités de production que l’on peut augmenter. Si les fabricants canadiens ne produisent que de 15 à 20 % des médicaments génériques prescrits au Canada, notre part du marché canadien est aujourd’hui de 15 %. On est en mesure de hausser à 30 % notre part du marché canadien, et on souhaite bien y arriver.