L’entreprise Les ImpARTfaites n’offrait, jusqu’en mars dernier, que des cours d’arts plastiques dans son charmant atelier au deuxième étage d’un immeuble de la rue Fleury, à Montréal. Les deux propriétaires n’auraient jamais cru qu’une situation mondiale les forcerait à changer leur modèle d’affaires.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Un site internet bien modeste existait depuis quelque temps pour vendre les cours aux artistes en herbe du coin. Quand tout a fermé, Céline Grégoire et Anne-Marie Bouchard ont décidé d’utiliser ce site pour vendre des masques. « Il y a eu un petit boom, ç’a bien marché, raconte Céline Grégoire, car il n’y en avait pas encore dans les magasins et les pharmacies. »

Enthousiastes et croyant avoir accès à un marché illimité, les deux artistes se sont lancées dans la création et la vente de tabliers, de sacs et d’étuis à pinceaux. Céline Grégoire s’est même inscrite à une formation gratuite offerte par la Ville de Montréal et le Conseil québécois du commerce de détail (CQCD).

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Céline Grégoire, à gauche, et Anne-Marie Bouchard, deux associées dans leur atelier d’art Les ImpARTfaites, ont dû se mettre à la vente en ligne à cause de la pandémie. Elles ont modifié leur modèle d’affaires en faisant des masques, des tabliers et des sacs plutôt que d’offrir comme d’habitude des cours d’art.

C’était mystérieux pour moi, comment Google Ads marche, les référencements. Je sais qu’on ne peut pas passer à côté du commerce en ligne, c’est l’avenir. Mais jusqu’ici, on n’a fait que trois ventes. Je dois trouver un moyen d’aller chercher des gens qui ne nous connaissent pas.

Céline Grégoire, copropriétaire des ImpARTfaites

Les ImpARTfaites, c’est une parmi les milliers de PME québécoises qui se sont lancées dans le commerce en ligne avec la COVID-19. Combien y en a-t-il exactement ? Environ 20 000 ont déjà fait le saut, si on extrapole les données québécoises que la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) a compilées pour La Presse. Il s’agit d’un des rares organismes à avoir récolté des données récentes à ce sujet.

Selon un sondage mené auprès de 1518 PME québécoises entre le 22 mai et le 5 juin, 8 % ont déclaré avoir commencé à faire des ventes en ligne en réaction à la crise de la COVID-19 ; 7 % ont par ailleurs affirmé être « en train de mettre ça en place » ; 11 % ont annoncé vouloir implanter ce mode de transaction pour le futur.

D’après les données les plus récentes de Statistique Canada, on comptait 241 000 PME au Québec en décembre 2017, soit 99,8 % de toutes les entreprises. Concrètement, en tenant compte de celles qui l’ont fait ou qui prévoient le faire, la COVID-19 pourrait donc avoir poussé plus de 26 % d’entre elles, soit près de 63 000 petites et moyennes entreprises de moins de 500 employés, à embarquer dans le commerce électronique.

Le saut est énorme. Depuis des années, on évaluait bon an, mal an à un maigre 20 % la proportion d’entreprises québécoises faisant du commerce en ligne. En quelques mois, ce taux aurait plus que doublé.

L’étincelle : le confinement

On note par ailleurs que 46 % des PME sont très réticentes à l’égard de la vente en ligne et estiment que leur « modèle d’entreprise ne s’y prête pas ».

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

François Vincent, vice-président pour le Québec de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI)

On voyait déjà qu’il y avait une tendance à l’augmentation du commerce en ligne, et que le commerce de détail était durement frappé. La COVID-19 a accéléré la situation et crée des habitudes auprès des consommateurs.

François Vincent, vice-président pour le Québec de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI)

L’élément déclencheur se résume en un mot : confinement. En avril dernier, à peine 12 % des entreprises québécoises se disaient « complètement ouvertes », selon la FCEI. Dans l’hébergement et la restauration, ce taux était de 4 % à l’échelle du pays. Dans le commerce de détail, il était de 13 %.

Boutiques et entreprises fermées, consommateurs cloîtrés, la solution du commerce en ligne a évidemment émergé, surtout pour les détaillants. Selon une récente étude Accenture, les achats en ligne effectués par des cyberacheteurs occasionnels ont augmenté de 170 % depuis la mi-mars.

« Il faut être présent là où se trouve le consommateur », résume Manuel Champagne, directeur général de Détail Québec, un organisme mandaté par le gouvernement du Québec pour dresser des portraits sectoriels dans ce domaine.

Part grandissante

Fait à noter, les détaillants étaient beaucoup plus présents en ligne que le reste des entrepreneurs avant la COVID-19. Ainsi, 47 % d’entre eux disposaient d’une plateforme de commerce électronique en 2019, selon Détail Québec. L’organisme travaille en ce moment à la mise à jour de ces données en tenant compte de la pandémie.

Les détaillants qui ont fait le virage du commerce électronique ont pu traverser la tempête de ce « printemps horrible », estime a priori M. Champagne.

PHOTO FOURNIE PAR DÉTAIL QUÉBEC

Manuel Champagne, directeur général de Détail Québec

En avril, nous avons tenu des groupes de discussion et les entreprises nous l’ont dit : elles ont accéléré leur passage en ligne, elles ont implanté ou amélioré leur plateforme durant le confinement, elles ne sont pas restées les bras croisés.

Manuel Champagne, directeur général de Détail Québec

Pratiquement tous ceux qui disposaient déjà d’une plateforme de commerce électronique l’ont vue représenter une part grandissante de leurs revenus. « Petit, moyen ou grand, tout le monde a mentionné une croissance, rapporte le directeur général. On est passés de 10 ou 12 % du chiffre d’affaires à 30 %, voire 100 % quand tout était fermé. »

Selon les dernières statistiques publiées en 2019 par le CEFRIO, les achats en ligne des Québécois se sont chiffrés à 12,45 milliards, soit 9,6 % des ventes au détail. Les commerçants disposant d’une plateforme transactionnelle évaluaient quant à eux que 26 % de leurs revenus provenaient de l’achat en ligne.

Entre récession et Amazon

La grande question, cependant : le commerce électronique a-t-il permis une hausse globale ou même une stabilisation du chiffre d’affaires ? Est-ce même rentable ?

D’autres facteurs sont bien entendu venus brouiller le portrait, notamment les pertes d’emploi et le ralentissement généralisé de l’économie. Au Québec, les dépenses de consommation des ménages ont baissé globalement de 7,3 % lors de six premiers mois de l’année 2020.

Selon un sondage de la FCEI mené au début de septembre, seulement 33 % des PME québécoises estiment réaliser leurs revenus habituels en ce moment ; 8 % rapportent même des revenus substantiellement en hausse. On ignore quelle proportion d’entre elles attribue cette bonne performance au commerce en ligne.

Pour celles qui enregistrent moins de revenus, deux raisons principales se dégagent, selon la FCEI : il y a moins de clients et ceux-ci dépensent moins.

Et si nombre de consommateurs se sont tournés vers les achats en ligne, le géant Amazon, qui accaparait 17 % des montants et avait séduit 44 % des cyberacheteurs québécois en 2019, en a vraisemblablement profité. « Beaucoup de consommateurs se sont tournés vers Amazon », estime Manuel Champagne.

Achat local à la rescousse

Bref, difficile de dresser un bilan clair de la rentabilité du commerce en ligne après six mois de COVID-19, d’autant que son implantation et son utilisation coûtent cher. Ceux qui avaient ouvert une plateforme en ligne pendant le confinement et qui ont retrouvé leur boutique à partir de mai doivent maintenant « gérer deux commerces », note Alain Dumas, directeur général du Panier bleu, répertoire regroupant 22 000 entreprises québécoises, qui mène actuellement des consultations par vidéoconférences à travers le Québec.

PHOTO FOURNIE PAR LE PANIER BLEU

Alain Dumas, directeur général du Panier bleu, répertoire regroupant 22 000 entreprises québécoises

La plupart nous ont dit que ça leur avait permis de passer au travers, certains avaient des volumes de ventes aussi importants pendant le confinement que quand ils avaient pignon sur rue. Mais gérer maintenant deux commerces, c’est compliqué pour eux, ils n’ont pas assez de ressources.

Alain Dumas, directeur général du Panier bleu

Offrir des coûts de livraison et des prix concurrentiels, assumer les retours, avoir une plateforme attrayante tout en garantissant des délais acceptables n’est manifestement pas à la portée de tous.

« Par la nature même de la petite entreprise, il est pratiquement impossible de combattre à armes égales avec les géants du web, estime François Vincent, de la FCEI. D’où l’importance de l’appui de la population dans ses choix de consommation, et de l’appui des gouvernements dans cette transformation numérique. »

Cet appel à l’achat local, c’était l’idée derrière le Panier bleu, et elle semble avoir porté ses fruits. Selon un sondage CROP commandé par l’organisme au début de mai, 44 % des Québécois rapportaient que leur consommation de produits locaux avait « un peu » ou « beaucoup » augmenté. De plus, 51 % de ceux qui connaissent le Panier bleu rapportent que cette plateforme web a eu pour effet d’augmenter leurs achats locaux.

« Notre but est de canaliser et d’optimiser le courant d’achat local, et ça marche bien, ça fait la job qu’on voulait faire quand ç’a été lancé le 5 avril dernier », estime Alain Dumas.