En entrevue avec La Presse, Joe Natale fait part de ses engagements pour convaincre les actionnaires de Cogeco

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Créer 300 emplois dans un centre d’innovation techno. Conserver les 4700 emplois actuels de Rogers et de Cogeco au Québec. Maintenir le siège social de Cogeco au Québec. Investir davantage dans son réseau sans fil, jusqu’à 300 millions par an. Conserver la marque Cogeco au Québec.

Ce sont les principaux engagements de Rogers pour convaincre les actionnaires de Cogeco, dont la famille Audet qui est l’actionnaire de contrôle, d’accepter sa proposition d’achat pour Cogeco. La famille Audet ne veut pas vendre Cogeco.

« Nous pensons que [notre proposition d’achat] est une solution gagnant-gagnant pour Rogers, Cogeco, les consommateurs, les Québécois, particulièrement les Québécois en milieu rural [où l’accès au sans-fil et à l’internet est moins développé]. Cette transaction nous permettrait de combiner les actifs des deux entreprises pour bâtir l’avenir. Ça nous permettrait que un plus un fassent trois », dit Joe Natale, président et chef de la direction de Rogers, en entrevue à La Presse.

Rogers, actionnaire important de Cogeco depuis 20 ans avec 33 % des actions, estime être la mieux placée pour devenir propriétaire de Cogeco, étant donné les investissements nécessaires à faire dans les réseaux sans fil à l’aube de l’arrivée du 5G.

S’il achète Cogeco, Rogers promet d’investir et de dépenser environ 600 millions par an au Québec pendant cinq ans, soit 300 millions par an dans ses infrastructures réseau, et 300 millions pour ses dépenses d’exploitation (ex. : salaires des employés).

Rogers n’a pas précisé quelle portion de ces sommes serait de l’argent frais.

Rogers a déjà prévu des investissements dans ses réseaux au cours des cinq prochaines années, qui seront faits peu importe si Rogers achète Cogeco ou non. Mais ces investissements seraient haussés de façon « significative » à 300 millions par an, affirme Rogers, si la transaction se concrétise.

Pour les dépenses d’exploitation, l’argent neuf serait beaucoup moins important. Actuellement, Cogeco compte 1700 employés au Québec et Rogers 3000 employés, pour un total combiné de 4700 employés. S’il achète Cogeco, Rogers promet de créer 300 emplois d’ici cinq ans au Québec, pour amener le total à 5000 emplois. C’est une hausse de 6 %.

« Nous sommes à un tournant en télécoms avec l’arrivée du 5G [qui demandera des investissements considérables], dit Joe Natale. Notre intention est de mener la révolution 5G partout au Canada et au Québec. Nous aimerions avoir l’occasion de créer une discussion avec toutes les parties prenantes, pas seulement en termes d’actionnariat. Nous voulons une entente qui saura satisfaire toutes les parties, incluant l’héritage de la famille Audet, l’avenir de la marque et des emplois au Québec. »

Une promesse de garder le pouvoir décisionnel au Québec

Ce n’est pas la première fois que Rogers tente de faire une acquisition majeure au Québec. En 2000, Rogers était passée près d’acquérir Vidéotron, qui a plutôt été vendue à Québecor et à la Caisse de dépôt et placement du Québec.

L’intérêt de Rogers et d’Altice USA pour Cogeco a suscité beaucoup d’inquiétude et de méfiance au sein de Québec inc. et de la classe politique québécoise – surtout dans un contexte où la perte de sièges sociaux au Québec est une question importante et délicate.

La société torontoise prend note du tollé soulevé par son projet d’acheter Cogeco.

« C’est une question légitime, les Québécois sont justifiés de se demander pourquoi Rogers achèterait Cogeco, dit Joe Natale. Nous sommes déjà totalement engagés envers le Québec, nous avons 3000 employés, 2 millions de clients. Maintenir le siège social de Cogeco au Québec, c’est important pour nous. Nous voulons garder la marque vivante, garder l’équipe de direction. »

L’autorité locale, la connaissance locale, c’est important. On ne bâtit pas un réseau de télécoms de la même façon à Montréal qu’en Gaspésie. Ce sont de bonnes pratiques d’affaires que de garder l’autorité [de Cogeco] au Québec.

Joe Natale

Citant son acquisition de Microcell (Fido) par le passé, Rogers estime que son acquisition de Cogeco serait bonne à la fois pour les consommateurs et pour l’économie québécoise. « Si nous avions une machine à voyager dans le temps et qu’on pouvait aller cinq ans en avant pour voir les résultats d’un partenariat entre Rogers, Cogeco et le Québec, on verrait des choses incroyables, un hub de technologie au Québec, des emplois, un réseau 5G de classe mondiale », dit Joe Natale.

« Notre objectif est de construire un meilleur Canada, d’avoir les meilleurs réseaux au monde, ajoute-t-il. Les héritages de Rogers et de Cogeco sont complètement alignés. Les synergies sont incroyables. Les seuls bénéficiaires seront les Canadiens et les Québécois. Nous n’avons rien d’autre en tête [que ça]. Ce serait bon pour les affaires, bon pour l’avenir. »

Un investisseur patient… à bout de patience ?

Rogers indique qu’elle sera patiente dans le dossier Cogeco… tout en laissant entendre que sa patience à titre d’actionnaire pourrait avoir ses limites.

« Nous avons été un actionnaire patient de Cogeco pendant 20 ans, dit Joe Natale. Le Québec est important pour nous. Avant que nous investissions des milliards au Québec [dans le 5G], c’est important de savoir si nous faisons ces investissements avec Cogeco comme partenaire ou si nous les faisons de notre côté. »

En cas de refus de vendre de la famille Audet, Rogers chercherait-elle à se départir de son bloc de 33 % d’actions de Cogeco ? Le grand patron de Rogers n’a pas répondu directement à la question. « La décision la plus importante d’une entreprise de télécoms, c’est l’allocation de son capital, où sont nos meilleures occasions pour investir. C’est la game en télécoms. Je ne peux pas prédire quel sera le meilleur endroit pour investir le capital », a-t-il dit.

Rogers et Altice USA ont offert au début du mois de septembre 10,3 milliards pour Cogeco et ses filiales, qui valent 6,5 milliards en Bourse. La famille Audet, qui a fondé Cogeco, ne veut pas vendre et a rejeté cette proposition d’achat. « Cette discussion [sur l’achat de Cogeco par Rogers] a lieu [en privé] depuis longtemps. C’était le temps de faire connaître nos intentions publiquement pour avoir cette discussion de façon plus large, et c’est pourquoi nous avons cette discussion publiquement plutôt qu’en privé », dit Joe Natale.

Rogers et Altice USA (qui garderait la filiale américaine de Cogeco, Atlantic Broadband) sont-elles prêtes à mettre plus d’argent sur la table pour acheter Cogeco ? « Ça ne serait pas juste de parler de stratégie de transaction, dit-il. Nous sommes engagés à offrir une valeur économique raisonnable pour l’entreprise, et à respecter l’héritage de cette entreprise. Nous avons beaucoup de respect pour Cogeco et la famille Audet. »

Ce en quoi s’engage Rogers en cas d’achat de Cogeco

• Maintenir le siège social de Cogeco au Québec.

• Créer un poste de président pour le Québec.

• Créer 300 emplois au Québec dans un centre d’innovation technologique.

• Faire ainsi passer le nombre d’employés de Rogers-Cogeco de 4700 à 5000 employés au Québec d’ici cinq ans.

• Dépenser et investir en moyenne 600 millions par an pendant cinq ans au Québec, dont 300 millions dans les réseaux et 300 millions en charges d’exploitation ; la quasi-totalité des charges d’exploitation n’est pas de l’argent frais (elles auront lieu de toute façon), alors qu’une « partie significative » des dépenses dans les réseaux sera de l’argent frais.

• Maintenir de la marque Cogeco au Québec 

• S’engager à ce que 95 % de la population ait accès au réseau 5G au cours des cinq prochaines années.

• Poursuivre des engagements de Cogeco concernant l’expansion rurale et ajout de couverture pour 100 000 foyers additionnels en milieu rural.

• Poursuivre des partenariats communautaires actuels de Cogeco et création d’un programme de bourses pour étudiants en technologie.

La saga Cogeco en bref

2 septembre : Altice USA dévoile une proposition d’achat hostile en collaboration avec Rogers. L’offre évaluée à plus de 10 milliards est écartée aussitôt par Cogeco et la famille Audet (l’actionnaire de contrôle).

9 septembre : « C’est un marathon et non un sprint et nous sommes engagés à tenter d’en arriver à un dénouement », déclare le patron d’Altice USA, Dexter Goei, dans le cadre d’un évènement organisé par Merrill Lynch/Bank of America.

15 septembre : Le PDG de Rogers, Joe Natale, soutient que la décision de présenter avec Altice une proposition pour acheter Cogeco et sa principale filiale est notamment motivée par l’ampleur des investissements liés au développement des réseaux 5 G. Il formule ce commentaire durant une conférence sur les médias et les télécoms organisée par BMO. Les patrons d’Altice et de Rogers font parvenir une lettre à Cogeco (que cette dernière diffusera) dans laquelle ils reprochent aux dirigeants de Cogeco et de sa principale filiale de ne pas considérer adéquatement la proposition.

16 septembre : Cogeco publie une lettre dans laquelle la direction reproche à Altice et à Rogers d’utiliser des tactiques de mauvaise foi et de créer de la confusion dans le marché en dévoilant sa proposition non sollicitée.

18 septembre : Les maires des villes de Trois-Rivières et Burlington, qui accueillent les sièges sociaux opérationnels de Cogeco au Québec et en Ontario, appuient publiquement l’entreprise québécoise.

22 septembre : La présidente de Rogers au Québec déclare que l’entreprise qu’elle représente veut « contribuer à faire passer le secteur technologique québécois au niveau supérieur » en tentant d’acheter son concurrent québécois Cogeco. L’Assemblée nationale du Québec adopte une motion unanime sur l’importance de maintenir le siège social et le centre de décision de Cogeco au Québec.