Lundi, le gouvernement annonçait que les restaurants de Montréal, de Joliette et de L’Épiphanie pouvaient reprendre leurs activités le 22 juin, une semaine plus tard que dans le reste de la province. Mais ne vous attendez pas à pouvoir manger dans tous les restaurants qui font la renommée de la métropole. Certains d’entre eux ont l’intention d’attendre avant de rouvrir leurs salles à manger.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de recommencer à accueillir des clients à l’intérieur, déclare Ryan Gray, copropriétaire des restaurants Elena et Nora Gray. Je comprends pourquoi c’est en train d’arriver, parce que bon nombre de restaurants crient famine, mais il reste que plusieurs personnes meurent encore de la COVID-19 tous les jours et que de nouveaux cas s’ajoutent quotidiennement. Si 52 personnes mouraient en pleine rue Sainte-Catherine aujourd’hui, ça ferait la une de tous les journaux du pays. On s’est peut-être un peu trop désensibilisés. Ça se comprend aussi, parce que dans certains quartiers, dans les parcs, on a l’impression que les choses sont revenues à la normale. Mais rien n’est encore normal. »

Inutile de préciser que les salles à manger de Ryan Gray ne vont pas rouvrir le 22 juin. Elena continuera de proposer ses populaires pizzas à emporter et Nora Gray travaille sur une offre estivale de plats qui se rapportent bien à la maison ou au parc. Les restaurants Beba, Mon lapin (devenu Casgrain BBQ pour la durée de la crise), Olive + Gourmando, Provisions et sans doute plusieurs autres se contenteront également de continuer de proposer des repas à emporter (take-out) pour l’instant.

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Ryan Gray, copropriétaire des restaurants Elena et Nora Gray

Une solution, selon M. Gray ? « Laisser les restaurants mettre des tables dehors, sur le trottoir, sans tous les chichis administratifs d’un permis de terrasse. Être 15 dans une petite salle à manger à respirer le même air, même en respectant la distance de deux mètres, ce n’est juste pas intelligent. »

Et que dire de la responsabilité légale de propriétaires de restaurants ? « Si on devient un foyer d’éclosion, les clients pourront-ils revenir contre nous ? On peut se faire poursuivre si on laisse un client en état d’ébriété prendre le volant et qu’il arrive un accident grave. Qu’en est-il de la COVID-19 ? », se demande Dyan Solomon, copropriétaire des restaurants Olive + Gourmando, Foxy et Un po’ di più.

À cette interrogation, MJean-François Gagnon, chef de la direction chez Langlois avocats, affirme qu’en démontrant qu’ils ont appliqué les mesures recommandées par la CNESST de manière raisonnable, les restaurateurs n’ont pas à s’en faire. « Mais la première question qu’ils doivent se poser, avant de rouvrir, c’est justement : “Suis-je capable d’appliquer ces mesures dans mon espace ?” »

Mme Solomon et son partenaire d’affaires, Éric Girard, n’ont aucune intention de rouvrir leurs trois salles à manger de sitôt. Olive + Gourmando se mettait aux sandwichs et salades à emporter la semaine dernière et les deux autres adresses se lancent dans les prochaines semaines.

« Ça ne me tente pas de faire la police »

Au Grumman ’78, on poursuit l’aventure plats et vin à emporter, assortie d’un magasin général. Le fameux camion garé dans le stationnement du resto permettra aussi aux estivants urbains de grignoter sur le pouce et de prendre un verre à l’extérieur quand il fait beau. « Ce sera une petite taqueria un peu ghetto, sans service aux tables, pour que les vins restent à prix modique et la bouffe aussi », explique la copropriétaire Gaëlle Cerf.

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Au Grumman ’78, on poursuit l’aventure plats et vin à emporter, assortie d’un magasin général. Le fameux camion garé dans le stationnement du resto permettra aussi aux estivants urbains de grignoter sur le pouce.

« Ouvrir une salle à manger pour 14 clients potentiels qui vont avoir la chienne autant que nous, ça n’est pas un projet hyper motivant ! J’ai aussi vraiment peur des clients qui vont venir en pensant que tout est revenu comme avant. Ça ne me tente pas de faire la police », lance la restauratrice de longue date.

De nombreux restaurants montréalais sont si étroits qu’il est tout simplement inimaginable de rouvrir, tant sur le plan pratique que sur le plan philosophique. « La salle à manger chez Alma est axée sur l’intimité, sur l’idée d’être collé collé et sur la belle énergie qui vient avec ça. Alors l’idée d’avoir des gens assis à l’intérieur, c’est non pour l’instant », explique Lindsay Brennan, qui possède cette charmante table catalane d’Outremont avec son conjoint, Juan Lopez Luna. « Par contre, sur la terrasse, on pense qu’on pourra créer une belle ambiance, même s’il y a moins de gens et que les tables sont plus séparées, avec des plantes et des fleurs au travers. »

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Juan Lopez Luna et Lindsay Brennan

La sommelière explique que l’expérience acquise par l’équipe avec son concept à emporter « Tinc Set », installé dans la ruelle, a habitué le personnel à travailler avec beaucoup de précautions. En combinant terrasse et take-out, ces petits bijoux de l’avenue Lajoie devraient réussir à bien traverser la crise. Ce sera, du reste, le cas de la majorité des restaurateurs qui s’étaient mis aux plats à emporter. Cette offre compensera en partie la capacité réduite de leurs salles à manger.

Certains travailleurs peu enthousiastes

Du côté des employés, l’enthousiasme ne déborde pas toujours non plus. « L’idée de servir du vin avec un masque, des lunettes et des gants ne me plairait pas du tout », lance Kaitlin Doucette, normalement sommelière au restaurant Foxy. La cofondatrice du Fonds de secours aux travailleurs de la restauration de Montréal a reçu plusieurs messages et appels d’employés inquiets, voire alarmés, pour une foule de raisons, que ce soit parce qu’ils craignent d’utiliser les transports en commun, d’être contraints de désinfecter les toilettes 40 fois par soir ou d’étouffer derrière un masque en pleine canicule.