Les deux principaux chemins de fer du Canada s’apprêtent à traverser une année difficile alors qu’une récession imminente pèse sur les volumes de fret.

Christopher Reynolds
La Presse canadienne

Selon l’Association of American Railroads, le nombre de wagons complets a chuté de plus de 17 % la semaine dernière, par rapport à un an plus tôt. Cela venait s’ajouter au déclin croissant des expéditions observé depuis le début de l’année, qui s’est accéléré avec la pandémie de COVID-19.

L’analyste Cameron Doerksen, de la Banque Nationale, s’attend à ce que les volumes de la Compagnie nationale des chemins de fer nationaux du Canada (CN) et du Chemin de fer Canadien Pacifique (CP) chutent « considérablement » en avril et « encore plus » en mai, les chaînes d’approvisionnement industrielles restant fermées tandis que le commerce de détail est fortement réduit.

« Il ne fait aucun doute dans notre esprit que les volumes de fret dans les prochains mois vont être sévèrement déprimés, sans véritable précédent historique », a-t-il affirmé.

Le trafic de conteneurs et les expéditions d’automobiles ont été particulièrement touchés après la fermeture des centres de production asiatiques et nord-américains en raison du nouveau coronavirus.

D’une année à l’autre, les volumes d’automobiles et de conteneurs ont diminué de plus de 15 % et 12 % respectivement en mars, le trafic de conteneurs ayant enregistré sa plus forte baisse depuis 2009. Les wagons complets de véhicules et de pièces automobiles du CN ont chuté de 90 % la semaine dernière, tandis que ceux du CP ont diminué de 76 %.

Néanmoins, le CN et le CP demeurent pleinement opérationnels et le cours de leurs actions se situe environ 15 % en deçà de leurs sommets de février, une baisse moins brutale que celle de nombreuses autres entreprises du secteur des transports.

Les deux entreprises se sont ajustées à la plus faible demande en garant des wagons à des endroits stratégiques à travers le pays, dans l’espoir de pouvoir reprendre rapidement lors d’une éventuelle reprise au troisième trimestre. Le CN a annoncé en novembre qu’il prévoyait de mettre à pied 1600 employés, et le chef de la direction, Jean-Jacques Ruest a affirmé le mois dernier que d’autres réductions pourraient survenir alors que les chaînes d’approvisionnement mondiales montraient des signes de faiblesse.

« Ils avaient déjà annoncé qu’ils réduisaient et ajustaient leur taille, je ne pense donc pas que les chemins de fer soient pris au dépourvu. Ils prenaient déjà des mesures il y a des mois », a souligné Amaury Baudouin, vice-président des notations de crédit chez DBRS Morningstar.

« Tributaires de l’activité macroéconomique »

Le Canada devrait connaître une contraction économique de 6,2 % en 2020, selon les prévisions dévoilées mardi par le Fonds monétaire international (FMI), et les chemins de fer sont loin d’être à l’abri des tendances mondiales à la baisse.

« Plus que toutes les autres activités, celles du transport ne peuvent pas créer leur propre demande, elles sont donc véritablement tributaires de l’activité macroéconomique, et de la production industrielle en particulier », a noté Seldon Clarke, analyste de la Deutsche Bank.

« La production automobile est complètement immobilisée. Plusieurs de ces constructeurs automobiles américains réorientent leurs installations pour fabriquer des masques et des choses comme ça », a-t-il rappelé lors d’une entrevue téléphonique. « Personne ne sort acheter une automobile en ce moment. »

Les volumes de conteneurs promettent de remonter à mesure que la production reprendra en Chine, mais la demande des consommateurs à la maison pourrait chuter étant donné que « le ralentissement à court terme sera le plus prononcé jamais enregistré », selon les estimations d’un rapport de la Banque du Canada publié mercredi.

La chute des prix du pétrole et de la fabrication signifie que le transport de brut par chemin de fer et les expéditions de métaux devraient également diminuer, a ajouté M. Baudouin.

La tendance à la hausse des ventes dans les épiceries, jumelée à la fermeture des restaurants, a accru la nécessité pour les supermarchés de réapprovisionner rapidement les rayons. « Pour réaliser cela, le secteur du camionnage peut être plus efficace que le rail […], et avec la baisse des prix du carburant, du point de vue du transport, le camionnage est plus convaincant en ce moment. »

Certaines provinces et certains États ont interrompu la construction résidentielle et commerciale ou la construction de nouvelles maisons, ce qui a réduit la demande pour les produits forestiers. Leurs volumes d’expédition ont diminué de 6 % sur les rails canadiens le mois dernier.

Alors que la durée d’une récession reste incertaine, les analystes estiment que le deuxième trimestre sera le pire pour les opérateurs ferroviaires — qui « sont généralement le reflet de l’économie dans son ensemble », a estimé M. Baudouin.

« Les gens sont coincés à la maison en avril et en mai », a souligné M. Clarke. « Ça peut difficilement être pire. »