Plusieurs éléments troublants émergent de l’enquête menée dans les mois qui ont suivi la retentissante faillite du voyagiste Sinorama, a appris La Presse.

Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

> (Re)lisez l’enquête de La Presse parue les 3 et 4 mai 2018: Sinorama: des finances en eaux troubles et L'AMF enquête sur Sinorama

Le syndic PwC a découvert que l’entreprise menait une partie de ses affaires en argent comptant. De plus, il suspecte les dirigeants d’avoir vidé leur coffre-fort rempli de billets de banque juste avant la mise sous tutelle de Sinorama et effacé des enregistrements vidéo de surveillance.

Sinorama a été mise sous tutelle le 24 juillet 2018 après que l’Office de la protection du consommateur (OPC) eut constaté un énorme trou dans les finances de l’agence. Le voyagiste a déclaré faillite en octobre 2018, faisant perdre plus de 40 millions à ses créanciers, dont 26 millions aux voyageurs(1).

Après la faillite, PwC a commandé une enquête pour comprendre où étaient passés les fonds. Le syndic a notamment interrogé les dirigeants de l’entreprise, Simon Qian et Martine Jing, en octobre 2019. La Presse a obtenu une transcription de ces interrogatoires, après une demande d’accès à l’information auprès de l’OPC.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Après la faillite, PwC a commandé une enquête pour comprendre où étaient passés les fonds. Le syndic a notamment interrogé les dirigeants de l’entreprise, Simon Qian (photo) et Martine Jing, en octobre 2019.

Dans ces interrogatoires, il est question d’une lettre anonyme que le syndic PwC a reçue en août 2018. La lettre laisse entendre que les deux propriétaires ont vidé le principal coffre-fort juste avant la tutelle.

« Il y a un gros coffre-fort à côté de la cantine des employés dans les locaux de la rue Clark, explique la lettre. Dans les jours précédant la tutelle du 24 juillet, Simon et Martine ont demandé aux employés d’attendre à l’extérieur de la cantine pendant plus d’une demi-heure.

Lorsqu’ils en sont sortis, ils transportaient 3 ou 4 très gros sacs noirs.

Extrait de la lettre, que cite l’avocat du syndic lors de l’interrogatoire

La tutelle, rappelons-le, avait été précédée par des rencontres tendues avec l’OPC, qui avait alors imposé des conditions sévères à Sinorama pour le maintien de son permis.

Le 24 juillet, l’OPC décide finalement d’envoyer l’administrateur PwC pour gérer l’entreprise. Ce jour-là, selon la lettre, Martine Jing aurait demandé au responsable de la surveillance d’effacer les enregistrements vidéo captés par la caméra.

Il ressort des interrogatoires que les coffres-forts contenaient les ristournes en argent comptant versées par les clients de Sinorama pour les tours en autocar aux États-Unis et dans l’est du Canada.

Dans son interrogatoire, le PDG Simon Qian reconnaît que les coffres-forts (il y en avait trois) pouvaient contenir quelques milliers de dollars en espèces, mais il a nié y avoir accédé avant la nomination de PwC, le 24 juillet. Simon Qian soutient même qu’il n’avait pas le code numérique des coffres-forts, que c’est l’équipe de comptabilité qui les utilisait.

L’équipe peut me donner le code, mais j’ai oublié, je ne sais pas.

Simon Qian, en réponse à l’avocat de PwC qui l’interrogeait

Même genre de dénégation de Martine Jing dans son interrogatoire, qui dit ne pas avoir sorti d’argent comptant, ne pas avoir fait effacer de bandes vidéo et ne pas connaître par cœur les numéros de code des coffres-forts.

L’ex-vice-président Claude Landry, lui aussi interrogé, affirme ne pas avoir eu connaissance d’un tel évènement. M. Landry juge par contre probable le transfert de fonds et estime que la lettre anonyme, compte tenu des nombreux détails, a pu être rédigée par un proche de l’organisation.

« Ça me donne l’impression que c’est quelqu’un qui connaissait beaucoup les in and out, donc t’sais, de connaître les numéros bancaires, ça peut me donner l’impression que ça pourrait être quelqu’un […] qui était proche de ces informations-là et qui en a gros sur le cœur », a-t-il dit, confirmant qu’il y avait des caméras partout dans le bureau.

Joint au téléphone jeudi dernier, le responsable du syndic, Christian Bourque, dit ne pas avoir trouvé de serveurs d’enregistrements vidéo dans les locaux de Sinorama ni cherché à en retracer l’existence à l’extérieur.

Transactions en argent comptant

Toujours selon la lettre, les clients de Sinorama pour les tours d’autocars nord-américains devaient payer, en plus de leurs forfaits, des frais aux guides en argent comptant. Les guides pouvaient recevoir, par exemple, 7 $ par jour de chaque voyageur (guided head fees). Une bonne partie de cet argent était ensuite remise à Simon et Martine, qui l’entreposaient dans les coffres-forts.

Pour la seule année 2016, il est question de 3,75 millions de dollars en espèces remis aux deux dirigeants.

Simon Qian ne nie pas que l’entreprise recevait de l’argent en espèces des guides, sur la base de 60 000 clients pour les tours d’autocars en 2016. Les 3,75 millions lui paraissent élevés.

Ces activités d’autocars de Sinorama génératrices d’argent comptant ont été vendues à l’entreprise La Québécoise avant la faillite d’octobre 2018. Toutefois, le syndic PwC n’a jamais pu retracer de contrepartie versée à Sinorama. En interrogatoire, ni Simon Qian ni Martine Jing n’ont dit avoir participé à la cession de ces actifs (numéro de téléphone, achalandage, employés, etc.).

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

L'ex-dirigeante de Sinorama Martine Jing dit qu’elle souffre d’un syndrome post-traumatique depuis la faillite d’octobre 2018, qui lui donne des trous de mémoire.

Toujours selon la lettre anonyme, rédigée en anglais, un système de ristournes en argent comptant fonctionnait aussi en Chine. Cette fois, ce sont les commerces locaux de thé, de bijoux et de tapis qui auraient versé des commissions en argent comptant aux dirigeants, question de les payer pour l’afflux de clients que leur amenait Sinorama.

Ce « client head fee » se justifiait par le fait que les produits étaient vendus beaucoup plus chers aux touristes dans ces commerces que les mêmes produits vendus aux résidants ailleurs.

Selon la lettre, les commissions étaient déposées directement dans deux comptes bancaires en Chine de Martine Jing. La lettre donne même des numéros de comptes.

Dans leur interrogatoire distinct, Simon Qian et Martine Jing ont nié avoir touché de telles commissions, disant qu’elles étaient plutôt versées par les magasins aux agences locales qui organisaient les tours. Martine Jing affirme que les deux comptes ne sont pas les siens, mais n’a pu indiquer clairement si elle avait encore un compte bancaire actif en Chine.

Enfin, les deux nient aussi l’information selon laquelle ils auraient fait signer une entente de confidentialité aux employés en août 2018 leur intimant de ne pas dévoiler de renseignements sur l’entreprise.

Les deux dirigeants ont affirmé qu’ils touchaient un salaire annuel de 80 000 $ chacun chez Sinorama, mais aucun dividende ni autre forme de rémunération.

Martine Jing a dit qu’elle souffrait d’un syndrome post-traumatique depuis la faillite d’octobre 2018, qui lui donne des trous de mémoire. Elle reste enfermée dans sa maison et craint de rencontrer des gens, elle qui s’est trouvée au cœur des publicités de Sinorama avec la comédienne Guylaine Tremblay.

À lire demain : les révélations percutantes d’un ex-VP de Sinorama

(1) L’OPC a dû puiser ces quelque 26 millions dans son fonds d’indemnisation pour rembourser les voyageurs lésés.

Deux systèmes comptables, 12 cartes de crédit

Deux comptabilités discordantes

Le syndic a découvert qu’il y avait un écart majeur entre la comptabilité interne de Sinorama et celle, officielle, des états financiers présentés à l’Office de la protection du consommateur (OPC).

Par exemple, en 2017, la balance interne indiquait que l’entreprise avait fait des prépaiements de 8 millions à ses fournisseurs touristiques, alors que les états financiers inscrivaient plutôt des dépôts de 42 millions (1).

Lors de l’interrogatoire du syndic, en octobre 2019, Simon Qian a affirmé ne pouvoir expliquer cet écart dans la valeur de l’actif.

Ces versements aux fournisseurs sont au cœur de la déconfiture de Sinorama, qui agissait aussi comme grossiste pour des sociétés affiliées à Toronto, à Vancouver, à Paris, en Allemagne et en Nouvelle-Zélande.

Selon les autorités, Sinorama utilisait les fonds en fidéicommis des clients pour réserver des voyages futurs d’autres éventuels clients. Cette pratique est interdite par les lois au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique, d’où provenait l’essentiel des clients de l’entreprise. Les fonds versés par des clients pour leur propre voyage doivent servir exclusivement à cette fin.

12 cartes de crédit personnelles

Sinorama n’avait pas de marge de crédit bancaire ni de capital pour soutenir les variations de trésorerie de son énorme volume d’affaires. Les voyages étaient souvent payés avec les 12 cartes de crédit personnelles de Simon Qian, selon l’enquête du syndic PwC. Quelque 38 millions de dollars ont ainsi été traités entre 2016 et 2018.

Un stratagème à la Ponzi, suggère l’avocat

En 2017, l’entreprise n’avait plus assez de fonds pour assumer les voyages des clients qui avaient déjà payé, selon les états financiers. Elle devait donc constamment trouver de nouveaux clients pour boucler ses fins de mois, souvent grâce à des prix très bas et énormément de publicités.

En interrogatoire, Claude Landry, qui a été brièvement vice-président et l’un des responsables de la publicité de Sinorama, en témoigne. « Ils ont dépensé en publicités, de mémoire, au-dessus de 600 000 $ [par mois], c’est astronomique, juste pour Google. […] Donc, c’est vraiment pour aller chercher des nouveaux clients pour un peu pelleter par en avant. C’est une réflexion a posteriori. Je comprends qu’il faisait ça parce qu’il fallait qu’il y ait des nouveaux clients pour payer tout ce qui était en arrière », a-t-il raconté.

Lors de l’interrogatoire de Simon Qian, l’avocat du syndic, Philippe Bélanger, a suggéré que Sinorama « était ce qu’on appelle en anglais un Ponzi scheme, une chaîne pyramidale », ce qu’a nié Simon Qian.

Pas d’infraction, soutiennent les patrons

Âme dirigeante de l’entreprise, Simon Qian affirme qu’il n’a jamais enfreint la loi sur l’OPC, bien qu’il ait spécifiquement reconnu une telle infraction dans un document de l’OPC qu’il a signé en juillet 2018, avant la tutelle de son entreprise.

Sa conjointe, Martine Jing, nie aussi une telle infraction lors de son interrogatoire. Elle affirme que, comme grossiste, Sinorama Montréal devait payer d’avance des réservations d’hôtels et des sièges d’avions pour bénéficier de rabais de volume. « Je trouve que la loi est stupide », dit Mme Jing.

Selon elle, c’est le reportage du 3 mai 2018 de La Presse qui a provoqué la faillite, et non l’intervention de l’OPC [qui faisait enquête depuis décembre 2017], ni la gestion déficiente de l’entreprise.

L’argent en Chine

Au moment de la faillite, Sinorama avait prépayé l’équivalent de 21 millions de dollars de forfaits de voyage aux fournisseurs de Chine et d’ailleurs. L’essentiel de cette somme (17 millions) a été versé à deux agences chinoises qui portaient les noms et logos de Sinorama (Sinorama International Travel Beijing et Hubei Sinorama International Travel).

Selon Simon Qian, il s’agit de dépôts pour des services (hôtels, excursions, etc.) qui sont non remboursables. L’homme affirme que ces deux entités ne lui sont aucunement liées et qu’il ne touchait pas de ristournes de leur part. Ces agences, dont 80 % des affaires venaient de l’organisation de Simon Qian, portaient le nom Sinorama simplement pour inspirer confiance aux clients, dit-il.

Le syndic PwC n’a pas tenté de récupérer de possibles fonds en Chine, compte tenu de la très faible probabilité de succès. « Il est très difficile de faire reconnaître un jugement québécois à l’étranger, et encore plus en Chine. Et avec le temps que ça prendrait, les fonds auraient disparu, en supposant qu’il y en aurait », a expliqué Christian Bourque, responsable du syndic.

(1) Ces sommes incluent une petite portion d’encaisse, autant dans la balance de vérification que dans les états financiers.

- Avec la collaboration de William Leclerc