Marcel Dutil, président du conseil de Canam, a annoncé lundi que la propriété des activités canadiennes du fabricant de poutrelles d’acier allait redevenir québécoise après avoir été vendue à un investisseur américain en 2017. À 77 ans, l’entrepreneur beauceron n’en est pas à sa première transaction et il prévient que ce n’est surtout pas la dernière.

Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie La Presse

PHOTO JEAN-MARIE VILLENEUVE, ARCHIVES LE SOLEIL

Fondée au milieu des années 60, l’entreprise Canam-Manac se spécialise dans la fabrication de structures d’acier pour le secteur de la construction.

Marcel Dutil a fondé l’entreprise Canam-Manac au milieu des années 60 et a décidé d’en faire une société cotée en Bourse en 1984 dans la foulée d’une émission d’actions de 9 millions.

Une décision qu’il a amèrement regrettée par la suite et qu’il considère aujourd’hui comme l’une des pires qu’il a prises durant ses 50 années en affaires.

« Tu n’amènes pas une entreprise cyclique à la Bourse. Selon la conjoncture économique, tes revenus peuvent varier de 30 ou 40 % d’une année à l’autre, tu es toujours pris dans une montagne russe », m’a expliqué hier Marcel Dutil.

Voilà pourquoi Canam a décidé en 2017 – 34 ans après son inscription à la Bourse canadienne – de se retirer du marché et de fermer son capital.

La famille Dutil, la Caisse de dépôt et placement, le Fonds de solidarité FTQ se sont associés au fonds américain American Industrial Partners (AIP) pour racheter toutes les actions du Groupe en circulation.

Le groupe AIP a toutefois acquis 60 % des actions de Canam, et les partenaires québécois n’ont conservé que 40 % des titres.

Pourquoi alors avoir vendu en 2017 aux Américains pour ne leur racheter trois ans plus tard qu’une fraction de l’entreprise ? Pourquoi les partenaires québécois n’ont-ils pas réalisé eux-mêmes le rachat complet de Canam ?

« On venait d’enregistrer une perte importante en 2016, notre action s’échangeait à 6 $, à la moitié de la valeur aux livres de l’entreprise, et AIP était d’accord pour payer le double du prix des actions. Tous les actionnaires étaient bien traités. »

« La Caisse et le Fonds n’étaient pas prêts à racheter toute l’entreprise à ce prix-là. J’ai donc accepté de vendre, et tout le monde a fait de l’argent en 2017, les petits et les gros actionnaires », relate l’entrepreneur.

Toutefois, Marcel Dutil affirme qu’il avait la nette intention de racheter l’entreprise au bon moment. Le fonds d’investissement AIP souhaitait opérer Canam durant au moins cinq ans avant de penser à s’en défaire.

« Mais la belle fille que j’ai mariée en 2017 est vite devenue une Germaine dont j’ai décidé de divorcer cet été », confirme Marcel Dutil.

Des transactions à venir

La famille Dutil, la Caisse de dépôt et le Fonds de solidarité détiennent toujours 40 % des actifs américains de Canam, et l’objectif est de les racheter.

« Ils nous demandaient un prix qui n’avait pas d’allure. On va revenir à la charge. Pas dans trois ans, mais rapidement. S’ils refusent de nous vendre et qu’ils trouvent un autre preneur pour les actifs américains de Canam, on va prendre cet argent pour rouvrir des usines aux États-Unis », prévient-il.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Marcel Dutil, président du conseil du Groupe Canam

Il faut savoir que Marcel Dutil est capable d’en réaliser, des transactions. Plusieurs l’ont oublié ou ne le savent pas, il a déjà été propriétaire de Gaz Métro lorsqu’il a pris une participation de 50 % dans le holding Noverco, à la fin des années 80.

Il a aussi fait l’acquisition du fabricant de meubles Biltrite Nightingale, qu’il a amené à la Bourse avant de le revendre. Il a été propriétaire d’un fabricant de structures de bâtiments en Europe et en Algérie. Il a déjà détenu 35 % d’une banque dans le Maine.

Il a fermé le capital, en 2004, de la société Manac, le fabricant de semi-remorques de Saint-Gédéon-de-Beauce, en la rachetant de Canam-Manac en partenariat avec le Fonds de solidarité.

En 2012, Marcel Dutil s’est associé une première fois avec AIP pour racheter la participation du Fonds dans Manac. En 2013, Manac est revenue sur le marché boursier avec une émission d’actions avant que le capital soit de nouveau fermé en 2015 lorsque la famille Dutil, la Caisse de dépôt, le Fonds de solidarité et Investissement Québec ont racheté toutes les actions en circulation, dont les 45 % d’actions que détenait le fonds American Industrial Partners.

Manifestement, le fonds AIP a été récemment très fortement présent dans l’entourage de la famille Dutil, par l’entremise de Canam ou Manac. Même si l’aventure s’est mal terminée, Marcel Dutil avoue que les gestionnaires d’AIP ont été de bon conseil dans les opérations manufacturières des groupes beaucerons.

Chose certaine, il ne sera plus jamais question pour le Groupe Canam de redevenir un jour une société cotée en Bourse.

« On a acquis la discipline et la rigueur des sociétés publiques, mais on est dans un secteur industriel beaucoup trop cyclique pour faire vivre ça aux investisseurs. On planifie beaucoup mieux sans la pression des marchés », affirme, très satisfait, Marcel Dutil.