En faisant équipe pour contrer les visées protectionnistes des États-Unis dans le secteur automobile, le Canada et le Mexique s’embarquent dans un parcours qui s’annonce difficile et risqué.

Publié le 17 janvier
Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

C’est le Mexique qui, le premier, a décidé de contester formellement l’interprétation que fait l’administration Biden des dispositions de l’Accord Canada – États-Unis – Mexique qui exigent un contenu régional de 75 % pour que les véhicules vendus sur le sol américain soient exemptés de droits de douane. Cette disposition, qui faisait l’affaire des Trois Amigos lors du renouvellement de l’ALENA, en 2020, est en train d’être transformée en carotte électorale par le président américain, qui a l’œil fixé sur les élections de mi-mandat et le vote des travailleurs américains de l’automobile.

Outre le fait que « contenu régional » a l’air de signifier « contenu américain » pour l’administration Biden, une autre menace plane sur l’industrie automobile du Canada et du Mexique. Le gouvernement américain a promis un crédit d’impôt de 12 500 $ à l’achat d’un véhicule électrique, à la condition que ces véhicules soient fabriqués à 100 % aux États-Unis par des travailleurs syndiqués.

Le Mexique a encore plus à perdre que le Canada dans cette bataille qui commence avec les États-Unis. Le secteur automobile est un pilier de l’économie mexicaine, qui représente 10 % de son PIB. Le pays est encore plus dépendant que le Canada de son grand voisin américain, qui achète 90 % des produits exportés par le Mexique.

Comme le Canada, le Mexique a du pétrole, mais il n’a pas su en tirer autant de profits. La société nationale, Pemex, est fortement endettée et survit grâce à l’injection massive de fonds publics.

Les politiques du gouvernement populiste d’Andrés Manuel López Obrador ne font rien pour arranger le cas de Pemex.

Le gouvernement veut en effet cesser d’exporter du pétrole en 2023 pour le garder chez lui, afin de développer l’industrie du raffinage. Il a aussi restreint l’investissement étranger dans le secteur énergétique, le privant des capitaux nécessaires pour son expansion.

Plusieurs des décisions du gouvernement de celui qu’on désigne souvent par ses initiales, AMLO, suscitent étonnement et controverse. Le président a coupé son salaire en deux, vendu l’avion présidentiel et augmenté les retraites des plus démunis. Il ne voyage pas, mais donne des conférences de presse tous les jours. Si les entreprises et les marchés s’en méfient, il est très populaire auprès de la population.

Le pays a été très affecté par la pandémie. Le président a lui-même été infecté deux fois par la COVID-19. Il y a eu très peu de mesures visant à freiner le virus et les frontières sont demeurées grandes ouvertes aux voyageurs étrangers, ce qui a d’ailleurs permis à de jeunes Québécois insouciants de noliser un avion privé pour aller faire la fête sur ses plages.

Le bilan en termes de mortalité est très lourd, un des plus élevé au monde, avec plus de 300 000 décès dans un pays de 130 millions d’habitants. L’économie, que le gouvernement avait voulu préserver, a piqué du nez quand même.

C’est grâce aux Mexicains expatriés que le pays peut atténuer l’impact de la pandémie. En 2021, les Mexicains qui travaillent à l’étranger, très majoritairement aux États-Unis, ont envoyé plus de 50 milliards US à leurs familles. C’est une augmentation de 25 % en un an et un record historique pour les remesas (« envois de fonds »).

Le président mexicain s’est félicité publiquement de ces chiffres jamais vus. C’est toutefois la croissance économique américaine qui en est responsable, pas l’économie mexicaine, qui est encore en panne. Le pays est aux prises avec une inflation galopante, et la banque centrale du Mexique a déjà relevé cinq fois ses taux d’intérêt depuis un an.

Les remesas sont la deuxième source de devises du Mexique, après le secteur automobile. C’est dire combien le sort du Mexique est entre les mains des États-Unis et dépend de l’issue de la bataille engagée avec le Canada pour sauver leur industrie automobile.

Ce litige entre les signataires du nouvel accord de libre-échange nord-américain pourrait avoir des impacts majeurs pour les deux pays. C’est le secteur de l’automobile qui est à l’origine de l’accord de libre-échange avec les États-Unis, de l’ALENA et de l’ACEUM. Le plus important accord de libre-échange au monde pourrait ne pas survivre à ce désaccord, en raison de l’importance des enjeux.