Pour expliquer son refus de faire du 30 septembre un jour férié au Québec, le premier ministre François Legault a affirmé que la province avait « besoin de plus de productivité ». Or, travailler plus d’heures augmente-t-il la productivité d’une société ?

Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

Selon les experts, il n’y a pas de lien entre les heures travaillées et la productivité de la province.

« Il semble y avoir une mauvaise compréhension de ce que c’est, la productivité », explique Robert Gagné, économiste et directeur du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal.

La productivité, c’est la richesse générée par heure travaillée, dit-il.

Quand on parle de jours fériés, on parle de réduire les heures travaillées. Ce qu’on observe en Occident depuis 40 ans, c’est une diminution constante des heures travaillées par emploi. Mais, en parallèle, on voit une augmentation de la productivité. Alors il ne faut pas confondre les deux.

Robert Gagné, économiste et directeur du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal

Par exemple, la Grèce est le pays d’Europe où l’on travaille le plus (42 heures par semaine en moyenne). À l’autre bout du spectre, les Pays-Bas comptent 30 heures travaillées en moyenne, soit la semaine de travail la plus courte d’Europe.

Lorsqu’on regarde la richesse produite, la Grèce est à 17 700 $ de PIB par habitant, tandis que les Pays-Bas sont à 52 300 $ de PIB par habitant. La différence s’explique par le fait que l’agriculture compte pour une grande partie des heures travaillées en Grèce, un secteur qui génère moins de richesse que le secteur des services, plus important aux Pays-Bas.

Pour augmenter la productivité, note Robert Gagné, il faut regarder si on est efficaces, si on est bien organisés, si on produit de la valeur. « Il faut commencer par avoir une bonne gestion », dit-il.

Estelle Morin, psychologue et professeure à HEC Montréal, note elle aussi qu’il n’y a « pas de relation » entre les jours fériés et la productivité.

« François Legault, c’est un ami de la famille, je le connais bien. Mais, c’est un fait, il n’y a pas de lien entre les congés et la productivité. »

Dans ce domaine, si un lien devait exister, c’est qu’on devient moins productif quand on travaille trop, dit-elle. « Ce serait plutôt dans l’autre sens. La recherche nous montre que la productivité diminue quand le temps de travail est trop long, mais pas l’inverse. »

La productivité, dit-elle, est un phénomène complexe qui n’est pas beaucoup influencé par le temps de travail. « L’un des facteurs qui comptent énormément, outre les ressources naturelles et les ressources humaines, c’est l’économie. En Alberta, quand le prix du baril de pétrole a chuté, ce n’était plus rentable d’exploiter les sables bitumineux, et la productivité de la province est tombée. Là, ce n’était pas une question de congés, c’était l’économie. »

Un autre élément qui joue sur la productivité est la consommation, dit-elle. « Quand les gens n’ont pas les moyens d’acheter, l’économie tourne mal et la productivité diminue. Il y a plusieurs facteurs. L’éducation de la population, le niveau de vie de la population… C’est très complexe. »

Comment augmenter la productivité ?

Si le Québec voulait avoir un taux de productivité qui s’apparente davantage à celui de plusieurs pays d’Europe, il ferait tout pour favoriser le plus possible l’éducation des jeunes, dit Robert Gagné.

« On doit garder nos jeunes à l’école, et s’assurer qu’on offre des parcours pour chaque type de vocation. Ce n’est pas vrai que tout le monde doit aller en médecine à l’université. Que ce soit une technique au cégep ou un DEP au secondaire, garder les jeunes à l’école pour qu’ils apprennent un métier aurait un impact majeur sur notre niveau de vie. »

M. Gagné note aussi que le modèle québécois de soutien aux entreprises est « défaillant » depuis plus de 25 ans, mais qu’aucun parti politique à Québec ne semble avoir d’appétit pour le remettre en question.

« Nous avons un modèle hyper interventionniste, on soutient très généreusement nos entreprises au moyen de tout un buffet chinois de programmes, mais ce qu’on oublie de dire, c’est qu’on taxe davantage les entreprises ici que n’importe où ailleurs ou presque. La croissance de la productivité n’est pas là. Le développement d’innovation n’est pas là. Les indicateurs sont au rouge ! Nous avons eu une succession de gouvernements très interventionnistes, et le gouvernement actuel l’est tout autant, à sa façon, mais ça ne change pas. Il y a un dirigisme qui est malsain, qui ne fonctionne pas. »