(Montréal) Exaspérés par la délocalisation à l’extérieur du pays d’emplois dans le secteur des télécommunications, les grands syndicats Unifor et le SCFP ont lancé vendredi ensemble une campagne pour demander au gouvernement fédéral de s’attaquer à cette pratique.

Michel Saba La Presse Canadienne

« Il est temps que ça cesse qu’on donne de l’argent à tour de bras aux entreprises qui disent « on veut investir, on veut investir ». Ils reçoivent l’argent d’une main et ils coupent les emplois de l’autre », a déclaré Renaud Gagné, le directeur québécois d’Unifor, en entrevue avec La Presse Canadienne.

Et des subventions, les grandes compagnies de télécoms – Bell, Telus, Rogers, Shaw et Vidéotron – en ont reçu pas moins de 7,5 milliards de la part des gouvernements du Canada et du Québec pour la période 2015-2027, selon une compilation de la nouvelle Coalition syndicale pour maintenir les emplois en télécommunications au pays.

Les syndicats réclament qu’Ottawa oblige toute entreprise à prouver qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre pour transférer des emplois hors du pays. Ils réitèrent aussi leur demande de longue date que le gouvernement fédéral modernise le Code canadien du travail pour y inclure des dispositions anti-briseurs de grève.

Les travailleurs étrangers s’apparentent-ils à des briseurs de grève ? « Ben, ils font notre travail, a répondu M. Gagné. Quand les gens appellent pour du service pour leur internet, pour ci et ça, c’est clair que c’est des gens à l’étranger qui répondent. C’est nos jobs qu’on faisait avant. »

Bell, illustre-t-il, a fait passer en quatre ans son nombre de techniciens au pays de 4000 à 3500 et veut se départir de 500 autres d’entre eux. Le nombre d’employés du service à la clientèle est pour sa part passé de 12 000 à 5000.

« Air Libéral »

Le groupe a donc pris la route en matinée depuis Montréal vers Shawinigan, en Mauricie, où se trouve le bureau de circonscription du ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François Philippe-Champagne. L’objectif : lui remettre un billet d’avion symbolique « au nom de tous les titres d’emploi qui quittent l’économie canadienne et s’envolent vers d’autres cieux », une affiche géante indiquant que le vol était exploité par « Air Libéral ».

Une rencontre de travail a eu lieu entre l’équipe de M. Champagne et les chefs syndicaux. Les échanges ont été constructifs et le ton était bon, a relaté Marc Ranger, le directeur québécois au Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP).

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Le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François Philippe-Champagne

« De notre côté, on va proposer, de façon très concrète, quels devraient être les critères (à établir) pour que ce soit le dernier réflexe qu’on ait parce qu’actuellement, aux tables de négociation, c’est le premier réflexe des cinq grands joueurs en télécommunications de délocaliser les emplois », a-t-il dit.

Pas plus tard que jeudi, le SCFP révélait que Telus venait d’offrir des primes de départ volontaire à 1100 employés. Le plus récent rapport annuel de l’entreprise révèle d’ailleurs que 64 % des 78 100 employés de l’entreprise travaillent à l’étranger, contre 35 % en 2014. En fait, le nombre d’emplois au pays est demeuré à peu près stable alors que celui hors des frontières a plus que triplé.

Selon un sondage mené en 2020 par la firme CROP pour le compte du SCFP, 86 % des Québécois sont d’avis que les entreprises qui dégagent des profits et touchent des subventions devraient se voir interdire de délocaliser des emplois hors du pays.

En réaction à la sortie des syndicats, le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique (NPD), Alexandre Boulerice, a réclamé que le ministre Champagne se tienne « debout » devant les joueurs des télécoms et défende les travailleurs.

« Ce sont des deniers publics qui subventionnent les grands joueurs des télécommunications au pays. Pourtant, ces derniers suppriment sans aucune vergogne des emplois de qualité et préfèrent les délocaliser dans des régions du monde qui n’ont aucun respect pour les droits des travailleurs », a-t-il écrit dans une déclaration.

Le ministre Champagne a décliné une demande d’entrevue en raison de son horaire, selon son cabinet.