Le premier ministre en fait une obsession. Il veut augmenter le revenu moyen des Québécois, il veut que le Québec rattrape l’Ontario.

Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Et pour y arriver, il a fait une déclaration qui a choqué, vendredi dernier, à une assemblée privée du Conseil du patronat du Québec (CPQ). Il a dit vouloir miser sur des immigrants qui gagnent plus de 56 000 $ par année, soit plus que le salaire moyen des Québécois, selon ce que rapporte Radio-Canada.

« À chaque fois que je rentre un immigrant qui gagne moins de 56 000, j’empire mon problème, a dit M. Legault. À chaque fois que je rentre un immigrant qui gagne plus de 56 000, j’améliore ma situation. »(1)

Le CPQ, rappelons-le, demande une forte hausse du volume d’immigrants pour combler la pénurie de main-d’œuvre. Certains accusent le CPQ de vouloir du cheap labor, de la main-d’œuvre bon marché, à tort selon moi.

Les propos de François Legault ont heurté certaines oreilles sensibles, notamment celles de Ruba Ghazal, de Québec solidaire, selon qui le premier ministre voit les immigrants comme des numéros.

Tels qu’ils ont été rapportés, les propos de François Legault manquent effectivement de nuances.

Ils ne tiennent pas compte de la discrimination que vivent les immigrés, qui les oblige trop souvent à choisir des emplois moins payants que 56 000 $, malgré leur formation.

Ils ne tiennent pas compte des réfugiés, que nous devons accueillir pour des raisons humanitaires et non pour des motifs utilitaires, comme les immigrants économiques.

Ils ne tiennent pas compte de la hausse progressive des revenus des jeunes – immigrants ou non – qui finissent par rattraper et dépasser la moyenne.

Mais sur le fond, sur les grands principes, François Legault a plutôt raison.

Comme bien des pays, le Canada et le Québec ont des politiques d’immigration ciblées, qui sont en fonction de leurs besoins, et c’est bien normal.

L’immigration est cependant un couteau à double tranchant pour l’économie. Elle est un bon moyen de combler nos besoins en main-d’œuvre, compte tenu du vieillissement de la population, mais elle peut aussi empirer la situation.

Les immigrants consomment des biens, louent des logements, font venir leur famille, ce qui crée des besoins et peut augmenter la rareté de main-d’œuvre dans des secteurs névralgiques, comme la santé et l’éducation. Et hausser les loyers. D’où l’importance de bien choisir nos immigrants économiques.

Selon Radio-Canada, François Legault a affirmé que sur les 140 000 postes vacants au Québec, seulement 30 000 offrent des salaires de plus de 56 000 $. Le premier ministre dit vouloir aider les entrepreneurs à combler leurs besoins pour ce type d’emplois – avec l’immigration et la formation – mais pas pour les emplois moins payants. Il donne notamment l’exemple des informaticiens, des emplois payants en forte demande.

Pour ma part, j’insisterais aussi sur l’aspect essentiel des emplois pourvus. Au cours des prochaines années, les gens du baby-boom et de la génération X prendront leur retraite. Et il manquera de plus en plus d’infirmières, d’enseignants, d’informaticiens, de techniciennes en service de garde, de mécaniciens, de comptables, de menuisiers, de secrétaires, etc.

Certains de ces postes permettent de gagner plus de 56 000 $, d’autres, non. Or, rien ne sert d’avoir des employés bien payés s’ils sont incapables de trouver un mécanicien pour réparer leur voiture, un travailleur pour refaire leur toit qui coule, une préposée aux bénéficiaires pour s’occuper de leurs parents ou une place en garderie faute de main-d’œuvre.

D’où l’importance de cibler, autant que faire se peut, des immigrants qui pourvoient des postes payants, oui, mais aussi des postes essentiels. Et malheureusement, les serveurs au resto et les commis de commerces de détail n’en font pas partie.

Autre aspect important négligé du discours de M. Legault : le développement des enfants d’immigrants arrivés ici en jeune âge.

Selon des données de Statistique Canada, les immigrés arrivés au Canada dans l’enfance font de meilleurs salaires à l’âge de 30 ans que les Canadiens du même âge (l’écart est de 12 %). La raison est simple : ils étudient davantage, ayant pour modèles des parents bien plus instruits que la moyenne des Canadiens.

Malheureusement, le Québec fait exception, les enfants immigrés ne parvenant pas à gagner autant que les natifs d’ici à cet âge charnière de 30 ans.

Au terme d’une analyse approfondie que j’ai faite l’an dernier, deux grandes raisons ressortent de cette différence Québec-Reste du Canada (RDC).

D’une part, les souches d’immigration du Québec – fort différentes de celles du RDC notamment en raison de la langue – ont une propension un peu moins grande aux études que les souches du RDC.

D’autre part, le Québec offre une rémunération nettement moindre qu’ailleurs aux immigrés qui ont étudié ici, ce qui pourrait dénoter une forme de discrimination.

L’immigration est un débat sensible et important, qui mérite d’être nuancé. Nos besoins, notamment en région, exigent que les autorités agissent rapidement, mais avec doigté.

1-Le chiffre de 56 000 $ est dérivé du dernier relevé sur l’Emploi et la rémunération hebdomadaire moyenne (EERH) de Statistique Canada.