On veut savoir qui décroche. Pourquoi ils décrochent. Et comment les raccrocher. D’autant plus en cette période de pandémie.

Publié le 29 janv. 2021
Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Après avoir fait le portrait régional du décrochage jeudi, je vous présente deux cas fort intéressants de gestion du décrochage dans des centres de services scolaires.

>(RE)LISEZ « Savoir où sont nos enfants qui décrochent »

Tout savoir en un clic de souris

La pandémie a fait décrocher une montagne d’élèves du secondaire, dit-on. Oui, mais qui, combien ? Au centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB), dans l’ouest de l’île de Montréal, la réponse est immédiate et précise : cinq.

Cinq élèves de 15 ans et plus ont abandonné depuis le début de l’année 2020-2021. Sur 7450. Et au terme de la première vague de COVID-19, entre mars et juin 2020, aucun n’avait abandonné, affirme le directeur général du CSMB, Dominic Bertrand.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Aujourd’hui, en un clin d’œil, le centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys est en mesure d’avoir le portrait de chaque élève, à qui l’ont attribue une cote de risque de décrochage en fonction de critères précis : historique scolaire, nombre d’absences, nombre d’échecs, retards en français, etc.

On verra si ces chiffres se confirment d’ici la fin de la difficile année en cours et combien d’échecs s’ajouteront aux abandons. Mais ce qui est remarquable, c’est le suivi serré du CSMB et des équipes-écoles.

Il y a quatre ans, déterminé à mieux gérer la persévérance scolaire, le CSMB a créé le bureau de statistiques et d’imputabilité. « Nous étions tannés d’attendre après les données du Ministère et d’être dépendants », explique M. Bertrand.

Et aujourd’hui, en un clin d’œil, le CSMB est en mesure d’avoir le portrait de chaque élève, à qui l’ont attribue une cote de risque de décrochage en fonction de critères précis : historique scolaire, nombre d’absences, nombre d’échecs, retards en français, etc. Tout est minutieusement inscrit et facilement accessible dans une base de données.

Ces précieux renseignements permettent de savoir où et quand accorder quelles ressources. « Le manque de données nous interpellait, comme la gestion par intuition », dit M. Bertrand, qui gère le deuxième centre de services scolaire en importance au Québec (75 écoles primaires, 14 secondaires, 50 000 élèves au secteur jeunes).

Le CSMB a le meilleur taux de diplomation au Québec après sept ans (88,8 %), se plaît à dire M. Bertrand. Et ce serait davantage si l’on tenait compte des départs de familles hors Québec, qui ont pour effet de sous-estimer la diplomation, dit-il.

Oui, mais vos élèves viennent de l’ouest de l’île, ils sont donc plus favorisés, non ? Attention, dit M. Bertrand, 40 % des enfants du secteur, souvent la crème, ne fréquentent pas le CSMB, allant plutôt au privé. Et parmi les élèves qui restent au CSMB, les deux tiers ont une langue maternelle autre que le français, ce qui constitue un gros défi. M. Bertrand ajoute que certains quartiers des arrondissements de Saint-Laurent ou de Pierrefonds-Roxboro sont pauvres.

« Ce n’est pas un hasard si nous sommes premiers au Québec, c’est parce que nous utilisons des données probantes basées sur des recherches et faisons un suivi serré avec des outils sophistiqués », explique M. Bertrand.

Des experts en comportement

Pour l’accompagner, le CSMB s’est adjoint les services de deux sommités en enseignement, nommément Steve Bissonnette et Mario Richard, qui enseignent à l’université. Quelque 1500 enseignants et 225 directeurs d’école du CSMB ont suivi leur formation sur la gestion des comportements et l’enseignement efficace, entre autres.

En plus du suivi des élèves, le CSMB a centralisé dans une base de données les renseignements sur le personnel. En un clic de souris, l’outil peut dire combien d’enseignants et de spécialistes du primaire et du secondaire il manque dans quelles écoles, compte tenu de la pénurie de main-d’œuvre.

Le lundi 25 janvier, par exemple, c’étaient 35 personnes sur quelque 6000. Dont 11 au secondaire (5 en adaptation, 2 en mathématiques, 2 en français, 1 en anglais et 1 en arts plastiques). « Fini les recherches à la mitaine », dit M. Bertrand.

La coordination du Bureau de statistiques et d’imputabilité a été confiée à Nancy Meilleur.

Prédire qui décrochera trois ans d’avance

Le secteur privé met aussi la main à la pâte pour lutter contre le décrochage. Un des projets novateurs vient de la firme StatLog, pour le compte du centre de services scolaire au Cœur-des-Vallées, dans la région de Gatineau (cinq écoles secondaires).

Ainsi, dès le premier jour de classe en 2e secondaire, la firme StatLog peut déjà dire quels élèves décrocheront probablement dans les années suivantes. Et alerter les profs et la direction sur le suivi à faire. Pas au pif, mais grâce aux multitudes de données qui sont accessibles dans la base de données publique Lumix de la société GRICS.

Oui, l’équipe-école connaît souvent très bien ses élèves à risque – surtout les plus anciens. Mais les outils économétriques de StatLog permettent surtout de cibler ceux qui passent sous le radar, affirment Érick Moyneur et Eric Gravel, les deux fondateurs de StatLog. Et pour chacun des élèves, ils identifient les cinq facteurs qui contribuent le plus à leur prédiction, solide à 77 %.

Les données qui servent de prédicteur pour chacun des élèves ? Les classiques, bien sûr, comme les élèves en difficulté d’apprentissage (EHDAA) ou ceux qui se font souvent sortir de classe, qui sèchent des cours en 1re secondaire ou qui ont été pris avec de la drogue, ce qui est recensé par Lumix.

Mais il y a aussi d’autres données prédictives, comme la présence ou non du père comme corépondant. Ou encore, étonnamment, non pas la moyenne des notes aux bulletins de 1re secondaire, mais la note la plus faible des trois étapes.

Les données probantes du modèle permettent de dresser la liste des élèves avec leur probabilité de décrochage éventuel. Leur modèle a été testé en septembre 2019 au centre de services scolaire au Cœur-des-Vallées. Il est exportable partout au Québec, disent-ils, et peut être produit en quelques semaines.

« Il faut faire travailler les données de Lumix de façon pratique », fait valoir M. Moyneur.

StatLog, fondée en 2008, est une firme analytique formée d’économètres, d’économistes et de mathématiciens qui utilisent les microdonnées des organisations pour les aider dans leur prise de décision. Parmi ses clients, on retrouve la Banque Nationale, le Mouvement Desjardins et Pfizer.