En 2020, ceux qui ont perdu leurs revenus ont reçu de l’aide du gouvernement et ont diminué leurs dépenses. Qu’ont fait les Québécois lors des autres crises de l’histoire ? Deux historiens retracent les interventions de l’État et la débrouillardise économique des ménages.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

L’intervention du gouvernement

Crise économique de 1873-1896

Après le krach boursier de mai 1873, la récession majeure qui touche l’Europe arrive au Québec en 1874. Au cours de l’année, « 310 industries québécoises fermaient leurs portes et en 1875 le nombre d’industries fermées est passé à 675. Pour le commerce, les importations en 1875 étaient en baisse de 25 % dans le port de Montréal », relate le musée McCord.

« La réaction de l’État canadien à cette grande dépression, cette grande déflation, parce que les prix chutaient, a été la Politique nationale de 1879, soutient l’historien Éric Bédard, professeur à l’Université TELUQ. Cette politique protectionniste de taxer tous les produits étrangers, notamment des États-Unis, de l’ordre de 25 à 30 %, pour favoriser une industrie locale, c’était impressionnant. »

« Ça a permis au Canada d’entrer dans l’ère industrielle et de développer ses propres industries, poursuit-il. Montréal a pu devenir la grande capitale du Canada jusqu’à la Première Guerre mondiale. »

Le gouvernement du Québec lance, de son côté, des projets de colonisation comme en témoigne une publicité publiée dans le tout premier numéro du quotidien La Presse, le 20 octobre 1884, où l’on annonce « de bonnes terres gratis » qu’on peut obtenir en s’adressant au Bureau de colonisation, ruelle Saint-François à Montréal.

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DU QUÉBEC

Page 2 du numéro de La Presse du 20 octobre 1884

Crise économique des années 1930

« Les pertes économiques sur les plans de l’emploi et du revenu ont été catastrophiques pendant la crise des années 30, rappelle Statistique Canada dans son article L’évolution des salaires durant sept décennies. Entre 1929 et 1933, le produit intérieur brut (PIB) a chuté de 42 % en dollars courants et de 27 % en dollars constants. Bien que la Crise ait atteint son plus bas niveau en 1934, il aura fallu une guerre mondiale pour que l’économie retrouve celui d’avant la Crise. »

En juin 1933, le taux de chômage au Canada était de 19,3 % alors que de 1927 à 1929, il n’était que de 3 % ou moins.

« La réaction à la crise économique, c’est une prise de conscience de l’importance du rôle de l’État », explique au téléphone l’historien Éric Bédard.

Parce que si on laisse le libre marché à lui seul sans contrepoids étatique, sans régulation étatique, on se retrouve avec une sorte de jungle, une pauvreté et des inégalités extrêmes.

Éric Bédard, historien

Le gouvernement mettra donc en place, en 1931, une aide directe sous forme de coupons échangeables dans des commerces désignés qui seront par la suite remplacés par des chèques échangeables dans tous les commerces. Il y aura aussi des travaux publics pour les chômeurs, la loi pour promouvoir la colonisation et le retour à la terre en 1935, l’assistance à la vieillesse en 1936, l’assistance aux mères nécessiteuses en 1937 et, enfin, en 1940, l’assurance-emploi.

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Des femmes travaillent dans un bureau de placement des secours directs. Il s’agit d’une assistance aux chômeurs dans les années 1930.

Crise économique des années 1980

« La récession qui sévit à l’échelon mondial depuis l’été 1981 a été plus accentuée au Canada. La réduction de la demande étrangère, le niveau très élevé des taux d’intérêt de même que la hausse marquée des prix provoquée notamment par l’escalade des prix intérieurs du pétrole se sont conjugués pour engendrer le plus important recul de l’économie canadienne depuis la grande dépression », indique le document Renseignements supplémentaires pour le budget 1983-1984 du gouvernement du Québec.

« Dans les années 80, la réaction a été celle d’une plus grande concertation. On a un syndicalisme qui va se réformer. Les membres des syndicats perdent leurs emplois, ils ne veulent pas faire la révolution comme dans les années 70, ils veulent un job. On quitte le syndicalisme avec la rhétorique de la lutte des classes à finir et on entre dans une ère de partenariat. C’est là qu’on va développer le modèle du Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ) en 1983 avec la complicité de l’État qui va donner des avantages fiscaux à ceux qui contribuent. »

Le gouvernement du Québec lance aussi en 1982 Corvée-Habitation, un programme de construction domiciliaire pour relancer l’économie et permettre à des Québécois d’obtenir du financement plus avantageux que celui offert sur le marché pour acheter des maisons ou des condos neufs de milieu de gamme.

Les stratégies des ménages

La Grande Déflation de 1873-1896

Alors que les campagnes n’ont plus de terres disponibles, les Québécois ont le choix entre l’exil aux États-Unis, vivre en ville et travailler à l’usine, ou s’établir dans les nouveaux territoires de colonisation des Laurentides et de l’Abitibi.

« C’est une époque où il y a une haute mortalité infantile, de l’insalubrité et le travail des enfants », retrace l’historien et auteur Éric Bédard.

Le chômage est en hausse, de nombreuses industries ont fermé leurs portes et celles qui restent réduisent le salaire de leurs employés.

Selon les documents du musée McCord, les ouvriers qui travaillaient dans des ateliers de construction à Montréal devaient souvent débourser entre 100 $ et 125 $ pour acheter leurs propres outils, alors que le salaire était de 1,50 $ ou 2,00 $ par jour.

Comme un seul salaire ne suffit pas, certaines familles envoient travailler les jeunes femmes à partir de 15 ans et les jeunes garçons. À la fonderie Clendinning, dans Griffintown, 17 % des employés avaient de 11 ans à 16 ans dans les années 1870. Les ouvriers travaillaient de 60 à 72 heures par semaine.

« Les mères de famille doivent assurer une gestion serrée du budget familial, accepter des travaux à domicile ou prendre des pensionnaires. Le chômage est fréquent. Le syndicalisme, qui en est à ses débuts, touche surtout les travailleurs les plus qualifiés. La famille ouvrière moyenne vit donc dans un climat d’insécurité, retrace le musée McCord. La population est constituée à 80 % de locataires, dont les maigres revenus ne leur permettent pas toujours d’avoir un logement adéquat. »

La Grande Dépression des années 1930

« En 1933, entre le quart et le tiers de la population active, selon qu’elle est syndiquée ou non, se retrouve en chômage », relate l’historien Jocelyn Létourneau dans son livre La condition québécoise – Une histoire dépaysante.

« Une crise n’écrase ni complètement ni entièrement la société sous sa puissance. Les gens réagissent pour s’en sortir », ajoute-t-il lors d’un entretien téléphonique.

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Une soupe populaire à Montréal en 1931, en pleine Grande Dépression

« Ceux qui sont affectés font preuve de débrouillardise et d’entraide devant ce problème imprévu. Ils vont recourir à l’échange, vont tirer profit des réseaux d’entraide familiaux et amicaux. Ceux qui gardaient leur emploi acceptaient ou étaient contraints de partager leur emploi avec un parent, un ami, un collègue pour permettre à tout un chacun de survivre. »

Les gens essaient de compenser par une planification accrue. Ils vont gérer de façon plus stricte leur budget pour compenser ce qu’ils ne peuvent plus contrôler à moyen terme, vont stopper leurs projets et leurs aspirations.

Jocelyn Létourneau, historien

« La production domestique permet de compenser la faiblesse des revenus familiaux », explique Diane Bradette dans son mémoire Comment se protéger à Québec durant la crise économique de 1929-1939 : l’interaction famille, Église, État.

Plusieurs témoignages qu’elle a recueillis racontent comment les femmes tricotaient les tuques, mitaines et foulards, récupéraient de vieux vêtements pour en fabriquer de nouveaux. Pour se chauffer, les gens allaient chercher du bois le long des voies ferrées ou ramassaient celui qui flottait sur le fleuve. Pour économiser, plusieurs générations habitaient sous le même toit ou on prenait des chambreurs. Ses intervenants lui parlent aussi du même menu adapté aux faibles revenus, soit « du pain, des beurrées de moutarde, de la soupe aux patates, de la sauce aux patates et de la mélasse ».

La récession du début des années 1980

Selon les données de Statistique Canada, le taux d’intérêt hypothécaire atteint un sommet en septembre 1981 avec 21,46 %, l’inflation grimpe à 12,5 %, tandis que le taux de chômage clôture l’année 1982 à 12,8 %.

« On se souviendra que menacé par le chômage, impressionné par le niveau démentiel atteint par les taux d’intérêt, le consommateur québécois a, au cours de la récession, économisé un dollar sur six que lui laissait l’impôt. On n’avait jamais vu cela. La consommation s’était réduite radicalement », relate Jacques Parizeau, alors ministre des Finances, lors d’un énoncé complémentaire aux politiques budgétaires du gouvernement prononcé le 15 novembre 1983 à l’Assemblée nationale.

Les États sont endettés, les syndicats ont plus de mal à faire valoir leurs droits, les permanences sont plus rares. Pour plusieurs X, ç’a été le début de la précarité.

Éric Bédard, historien

« Il y a toujours une classe moyenne, mais c’est maintenant la norme que la femme et l’homme travaillent. Et même quand les deux travaillent, les hypothèques sont lourdes. Les gens de la génération X ne peuvent pas reproduire le mode de vie de leurs parents qui étaient dans une époque beaucoup plus facile », rappelle Éric Bédard.

« L’aide familiale jouait un rôle important dans la mesure où c’était possible pour les parents d’aider leurs enfants à s’établir, affirme Jocelyn Létourneau. Les gens s’aidaient par des prêts sans intérêt. Actuellement, les taux d’intérêt sont bas, et les banques se sont montrées accommodantes. Au début des années 1980, plusieurs ont perdu leur maison. »

Certains achètent des voitures plus petites et mangent moins de viande. D’autres adhèrent à des systèmes d’échanges de produits ou de services au sein de groupes fermés. « La récession de 1982 a certainement été un catalyseur pour le développement des systèmes d’échanges locaux (SEL) », affirme Mathieu Lizotte, professeur adjoint de sociologie à l’Université d’Ottawa, qui a étudié le phénomène né sur l’île de Vancouver et qui a inspiré des centaines, sinon des milliers de SEL à travers le monde.