« Encore plus de promesses… », observe une économiste de la Banque Scotia. « Quel plan de responsabilité budgétaire ? », signale son vis-à-vis à la Banque CIBC. « Quel potentiel d’affaires additionnel en travaux publics ? », se demande un analyste de la Financière Banque Nationale. Au lendemain d’un discours du Trône sous très haute tension en contexte de pandémie, La Presse fait le tour des réactions du monde économique.

Martin Vallières Martin Vallières
La Presse

Engagements coûteux ?

« J’en retiens surtout un engagement clair [du gouvernement Trudeau] de continuer à dépenser énergiquement pour soutenir les revenus des ménages, ainsi que les secteurs fortement touchés par la pandémie », indique Douglas Porter, économiste en chef à la Banque de Montréal (BMO).

« Avec mes collègues, nous pensons que la reprise économique ralentira, et peut-être brusquement, mais que le recul sera considérablement plus léger que celui du printemps dernier.

« N’empêche, Ottawa se prépare clairement à l’impact d’une deuxième vague. Et le discours du Trône renforce les perspectives d’une politique budgétaire agressive et expansionniste à moyen terme. »

« Pour le moment, il semble que le déficit se situera entre 340 et 375 milliards cette année. Mais la vraie question est de savoir à quoi ressemblera l’année prochaine. Même si les recettes fiscales rebondissent, le déficit pourrait encore se maintenir autour de 200 milliards lors de l’exercice fiscal 2021-2022, soit 8,5 % du PIB de l’économie canadienne. »

Plus de promesses…

« Des promesses, des promesses… et plus de promesses », résume l’économiste Rebekah Young, directrice des analyses en finances publiques et économies provinciales à la Banque Scotia.

« Compte tenu de la liste exhaustive des priorités, le discours du Trône signalait clairement davantage de dépenses budgétaires pour le gouvernement fédéral, tout en laissant ouverte la question de combien.

« En fait, il n’y avait pas grand-chose en matière de gestion budgétaire. Il appartiendra à la ministre des Finances de faire des compromis inévitables dans son premier budget cet automne, d’autant qu’elle devra se garder des munitions pour les autres vagues de la pandémie.

« Entre-temps, ce flou budgétaire ne semble pas avoir d’incidence importante sur les marchés des obligations canadiennes et le taux de change du dollar canadien. Mais cela pourrait changer après la prochaine mise à jour budgétaire, si les signaux de dépenses devaient être rehaussés au détriment des messages de contraintes budgétaires. » « Le contexte d’un gouvernement minoritaire [à Ottawa] entretient une certaine incertitude dans les marchés avec la balance du pouvoir qui penche vers des dépenses additionnelles. »

Quel plan de responsabilité budgétaire ?

« Le gouvernement Trudeau avait indiqué qu’il prononcerait un discours du Trône “ ambitieux ” et “ financièrement responsable ”. Compte tenu de la myriade de défis difficiles qu’il se propose de relever, il est difficile de soutenir que son programme manque d’ambition », constate Derek Burleton, économiste en chef adjoint à la Banque Toronto-Dominion (TD) « S’attaquer aux problèmes de longue date en matière d’assurance-emploi et de garde d’enfants constitue un objectif louable. De plus, l’urgence déclarée de lutter contre la pandémie reconnaît que sans succès sur ce front, le Canada ne connaîtra pas une reprise économique complète. » « Cependant, on ne sait toujours pas comment le gouvernement envisage d’équilibrer ses ambitions avec ses responsabilités budgétaires. Le gouvernement Trudeau affirme que les dépenses seraient effectuées dans une approche tenable pour les générations futures.

« Mais pour le moment, bon nombre de ses priorités s’annoncent à prix élevé, alors que le déficit fédéral s’approchera des 400 milliards et que le ratio de dette par rapport au PIB s’élèvera à près de 50 %. »

Afflux de travaux publics ?

Les efforts massifs de soutien à la relance économique annoncés dans le discours du Trône augurent un contexte très favorable pour les entreprises de travaux publics et de génie-conseil, estime l’analyste Maxim Sytchev, spécialiste sectoriel à la Financière Banque Nationale.

« Le gouvernement Trudeau s’engage à faire tout ce qu’il faut pour soutenir l’économie, avec un large éventail de mesures. Ça comprend un effort particulier de dépenses dans les infrastructures, les rénovations écoénergétiques, l’énergie propre, l’accès à l’internet haut débit et le logement abordable. Il y a aussi un engagement continu en faveur des transports publics dans les régions urbaines.

« Bref, du point de vue d’investisseurs, les entreprises canadiennes impliquées dans ces secteurs devraient être les premières bénéficiaires de cette poussée des dépenses publiques. Bien que la plupart de ces entreprises aient des carnets de commandes bien remplis, les projets du gouvernement rehaussent leurs attentes de revenus additionnels dans leur marché-clé, au Canada. Par exemple, l’accent mis sur la lutte contre les changements climatiques dans le discours du Trône est de bon augure pour les entreprises déjà centrées sur les services environnementaux. »

Restrictions budgétaires ?

« Le discours du Trône était beaucoup plus axé sur les problèmes à court terme liés à la pandémie et à ses conséquences sur l’économie, avec quelques clins d’œil au programme écologique du gouvernement Trudeau pour mieux rebâtir la croissance », note Avery Shenfeld, économiste principal à la Banque CIBC.

« Les autres mesures de soutien à l’économie, plus ciblées, ne seront pas nécessairement peu coûteuses. Par exemple, les entreprises contraintes de réduire leurs activités bénéficieront d’un plus grand soutien du gouvernement fédéral, et des mesures ciblées seront destinées aux secteurs en grande difficulté, notamment le tourisme, les arts et la culture.

« Ces dépenses d’urgence continueront sans doute jusqu’à ce que la pandémie s’atténue. Par conséquent, je m’attends à ce que les autres dépenses gouvernementales sur des programmes de soutien qui ne sont pas liées à la COVID-19 doivent être bientôt mises dans la balance avec l’engagement de responsabilité budgétaire pris par le gouvernement Trudeau. »

Déception d’Airbus Canada

Le discours du Trône prononcé mercredi n’a pas rassuré l’industrie aéronautique en général et le président d’Airbus Canada, Philippe Balducchi, en particulier. « On reste sur des choses très vagues », note M. Balducchi, qui a fait paraître la semaine dernière une lettre ouverte demandant un soutien du gouvernement fédéral pour les transporteurs aériens. « Je n’ai pas été surpris qu’il n’y ait pas eu d’annonce tonitruante, mais j’aurais aimé que le secteur aéronautique soit à tout le moins mentionné en relation avec une aide spécifique aux secteurs les plus touchés. » L’un des principaux clients de l’A220 construit par Airbus à Mirabel est Air Canada, qui a laissé entendre il y a quelques semaines qu’à défaut d’une aide gouvernementale, elle pourrait réduire sa commande. M. Balducchi n’a pas en tête une forme précise d’aide, mais elle pourrait commencer par la facilitation des voyages internationaux, suggère-t-il. « Il y a certainement quelque chose à faire, même si la sécurité doit rester essentielle. »

— Avec la collaboration de Jean-François Codère, La Presse