Le gouvernement Trudeau a tenté en vain de convaincre les États-Unis et le Mexique de fixer au 1er août la date d’entrée en vigueur du nouvel accord de libre-échange entre les trois pays conclu après plusieurs mois de négociations souvent acrimonieuses.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Mais l’administration Trump tenait mordicus à ce que l’ALENA 2.0 entre en vigueur le 1er juillet. C’est d’ailleurs Washington qui a confirmé cette date il y a 10 jours, alors que le gouvernement Trudeau s’est abstenu de souffler un mot à ce sujet et qu’il avait assuré quelques semaines auparavant aux producteurs laitiers, aux partis de l’opposition et à l’opposition au Sénat que l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) serait officiellement en vigueur à compter du 1er août.

Même que la vice-première ministre Chrystia Freeland, responsable des négociations au sein du cabinet, n’a guère confirmé la date du 1er juillet lorsqu’elle a été interrogée par le Parti conservateur durant la séance de la Chambre des communes en personne mercredi dernier.

Des pertes de 100 millions

L’entrée en vigueur hâtive de l’ACEUM entraînera des pertes évaluées à 100 millions de dollars pour les producteurs laitiers du pays, selon les calculs des Producteurs laitiers du Canada et de l’Association des transformateurs laitiers du Canada.

C’est que « l’année des quotas » dans l’industrie laitière débute en août pour un certain nombre de produits clés, et plusieurs des dispositions de l’ACEUM sont directement liées au calendrier de production. L’entrée en vigueur de l’accord en juillet signifierait donc que « la première année » – une période de 12 mois sur laquelle comptait l’industrie pour s’adapter – ne durera finalement que 31 jours. La mise en œuvre du plafond prévu lors de deuxième année, qui prévoit une augmentation du volume importé au Canada, s’appliquerait donc au début d’août.

Interrogé à ce sujet dimanche alors qu’il annonçait des investissements de 240 millions de dollars pour améliorer les services en matière de santé en ligne, le premier ministre Justin Trudeau a confirmé n’avoir pu convaincre l’administration Trump de s’en tenir au 1er août.

« On a toujours été très, très clairs avec les producteurs laitiers et les Canadiens d’un bout à l’autre de ce pays que nous allions essayer d’affecter l’entrée en vigueur dans la mesure du possible, mais qu’on ne pensait pas pouvoir convaincre les Américains d’attendre pour l’entrée en vigueur dès le 1er août », a indiqué M. Trudeau en réponse à une question de La Presse.

L’entrée en vigueur sera le 1er juillet. Mais comme j’ai toujours dit, il y aura une compensation pour les producteurs laitiers. C’est un bon accord pour tous les Canadiens, mais on comprend que c’est un accord qui a besoin de verser des compensations pour nos producteurs laitiers.

Justin Trudeau

Aux Communes, la semaine dernière, le député conservateur Jacques Gourde a interpellé la ministre Chrystia Freeland à ce sujet. « La vice-première ministre le sait, il y aura des pertes financières importantes pour l’industrie laitière avec l’entrée en vigueur le 1er juillet plutôt que le 1er août 2020. Pourquoi ce gouvernement a-t-il brisé son engagement de la date du 1er août ? », a-t-il demandé.

Mme Freeland a simplement esquivé la question. « J’aimerais attirer l’attention de l’honorable député et de tous les députés sur ceci : aujourd’hui, alors que nous avons une crise économique pire que la Grande Dépression, alors que l’économie mondiale est dans une crise énorme, le fait d’avoir un accord de libre-échange avec les États-Unis est une excellente réussite pour notre pays », s’est-elle contentée de dire.

« Informé à la dernière minute »

Mais pour les producteurs laitiers, le gouvernement Trudeau n’a pas respecté sa parole. « Notre gouvernement a été le premier à annoncer aux autres parties qu’il était prêt à mettre l’ACEUM en application », a déclaré Jacques Lefebvre, chef de la direction des Producteurs laitiers du Canada. « Le secteur laitier a été informé à la dernière minute et, à en juger par la réaction des partis d’opposition, nous n’étions pas seuls à être surpris. »

« Nous ne parlons pas de petits ajustements », a renchéri Mathieu Frigon, président et chef de la direction de l’Association des transformateurs laitiers du Canada. « Nous parlons d’ajustements aux produits, aux portefeuilles […], ce qui nécessite souvent un réoutillage dans les usines, de nouveaux produits, de nouveaux marchés. Et voilà qu’on doit faire tout ça essentiellement en 30 jours. »

L’ACEUM ouvre aux producteurs américains quelque 3,6 % d’un marché canadien du lait qui était auparavant exclusivement accessible aux producteurs nationaux – un changement qui, selon certains producteurs, entraînera une perte de 240 millions pour l’industrie.

Le nouvel accord commercial exige aussi l’élimination d’un système de prix qui restreignait les importations américaines de certains produits, y compris le lait écrémé en poudre, les isolats de protéines de lait et les préparations pour nourrissons – mais qui restreignait à l’inverse la capacité du Canada d’exporter ces mêmes produits sur le marché américain.

L’entrée en vigueur de l’ACEUM marque le début d’un nouveau chapitre historique pour le commerce nord-américain, selon le représentant au Commerce de l’administration Trump, Robert Lighthizer. Dans une déclaration diffusée le 24 avril, il a fait valoir que le nouvel accord permettra un commerce plus équilibré et réciproque entre les trois pays. Il a ajouté que la crise économique provoquée par la pandémie de COVID-19 et la reprise qui s’ensuivra illustrent plus que jamais l’importance d’augmenter la capacité de fabrication et les investissements en Amérique du Nord.

– Avec La Presse canadienne