Du Royaume-Uni aux États-Unis, en passant par la France, la crise frappe de plein fouet le commerce de détail. Les rues commerciales autrefois vibrantes voient les locaux vacants se multiplier, victimes de profonds changements dans les habitudes de consommation.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

La Presse à New York : la riche métropole n’est pas épargnée

Depuis son bureau situé sur Charles Street, à la hauteur de Bleecker Street, George Capsis, vigoureux nonagénaire, jouit depuis des décennies d’un point de vue privilégié pour observer l’évolution de la célèbre artère de Greenwich Village, chantée par le duo Simon & Garfunkel et fréquentée par des générations de touristes.

« J’ai vu Bleecker Street passer des charrettes à bras, la forme la plus primitive du commerce au détail, aux magasins de luxe vides. C’est phénoménal », lance le propriétaire du WestView News, hebdomadaire qui s’intéresse à la vie du West Village.

PHOTO CHRIS MOTTALINI, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Une boutique Ralph Lauren occupait il y a peu ce local de la rue Bleecker.

De fait, il n’y a pas longtemps, la chaîne Marc Jacobs comptait six boutiques sur quatre blocs de Bleecker Street, dont un magasin pour homme, un autre pour femme et un autre encore pour enfant. Ralph Lauren en avait trois, Coach deux. Mulberry, Juicy Couture, Brooks Brothers, Lulu Guiness et Comptoir des Cotonniers y avaient également pignon sur rue.

Or, à l’automne 2019, toutes ces marques prestigieuses ont disparu de Bleecker Street. Plusieurs d’entre elles ont laissé derrière elles des locaux commerciaux qui sont encore vides. Et elles ont créé un fâcheux effet d’entraînement.

« Avec le départ des grands noms, il est devenu moins intéressant de magasiner sur Bleecker Street », explique George Capsis.

Loyers et commerce en ligne

Bleecker Street n’est pas la seule artère commerciale de New York à souffrir ainsi. Le phénomène des locaux commerciaux vacants n’épargne aucune rue et aucun quartier de cette ville pourtant parmi les plus riches au monde. Même les quartiers les plus cossus et les plus courus, y compris SoHo, Times Square et la 5e Avenue, n’y échappent pas.

PHOTO GETTY IMAGES

Le phénomène des locaux commerciaux vacants n’épargne aucune rue et aucun quartier de la métropole américaine. Ici, Greenwich village.

Dans un rapport rendu public le 25 septembre dernier, le contrôleur de la Ville de New York a employé le mot « crise » pour décrire la situation. Selon ses données, la superficie des locaux commerciaux vacants a doublé de 2007 à 2017, passant de 5,6 millions de pieds carrés à plus de 11,8 millions de pieds carrés.

Le taux d’inoccupation des espaces commerciaux se situait par ailleurs à 5,8 % en 2017, par rapport à 4 % en 2007. À Manhattan, selon deux études privées, il atteindrait même 20 %.

Deux facteurs expliquent en grande partie cette crise, selon le rapport du contrôleur de New York : l’augmentation vertigineuse des loyers commerciaux et la popularité du commerce en ligne.

Dans le West Village, l’espace occupé pendant 24 ans par le populaire restaurant Pô, à deux pas de Bleecker Street, est toujours fermé. Le propriétaire du local voulait augmenter de 120 % le loyer mensuel de 10 000 $ versé par son locataire.

L’idée du maire

« Il n’y a que les grandes chaînes qui ont les moyens de payer ces loyers », dit Justin Levinson, créateur du site VacantNewYork.com, qui présente une carte interactive des locaux commerciaux vacants. « Adidas vient d’ouvrir une boutique sur Houston Street. Pour eux, c’est essentiellement un outil de marketing. »

Mais ça tue le caractère de nos rues. Les propriétaires gardent leurs locaux vacants en attendant de signer des baux avec des banques, des chaînes de pharmacie ou Starbucks.

Justin Levinson, créateur de VacantNewYork.com

Le maire de New York, Bill de Blasio, songe à combattre ce problème en imposant une taxe aux propriétaires qui laissent vacants pendant des années des espaces commerciaux. Il aura besoin du feu vert de l’État de New York pour mettre son plan à exécution.

En attendant, la société immobilière Brookfield, qui possède plusieurs locaux commerciaux vacants sur Bleecker Street, met à l’essai diverses formules pour relancer la rue.

Certaines formules semblent avoir déjà échoué. George Capsis, le propriétaire du WestView News, évoque notamment l’expérience d’une boutique qui vendait jusqu’à tout récemment des fleurs et de la nourriture végane. La fleuriste a déclaré faillite et sa partenaire végane a dû former une coopérative avec Brookfield pour survivre.

« Ce n’est pas une solution ! », s’exclame George Capsis. « De toute façon, qui veut payer 8 $ pour un sac de croustilles véganes ? »

— Richard Hétu, La Presse

La Presse à King’s Lynn : fermetures en série au Royaume-Uni

PHOTO PHILIPPE TEISCEIRA-LESSARD, LA PRESSE

Amanda Arterton devant son magasin de meubles, à King’s Lynn

« Il y avait 13 ou 14 magasins d’ameublement quand on a ouvert en 1991. Maintenant, il n’y en a plus que trois. »

Amanda Arterton est assise dans l’un des nombreux sofas de son magasin de la rue principale de King’s Lynn, une ville portuaire du comté de Norfolk qui compte 50 000 habitants. Élégamment vêtue, prête à recevoir des clients, la commerçante fait la liste des récifs sur lesquels se sont échoués ses compétiteurs : les récessions cycliques, les magasins à grande surface en banlieue et le commerce électronique.

À King’s Lynn, les magasins de meubles sont loin d’être les seuls à avoir fait naufrage.

Sur High Street, les panneaux des agents immobiliers sont nombreux. L’assistant-gérant d’un magasin de jeux vidéo ajuste l’avis qui renvoie les clients vers une autre succursale, 65 kilomètres plus loin. Un peu plus loin, dans une vitrine poussiéreuse, on annonce une vente de fermeture terminée depuis longtemps.

PHOTO PHILIPPE TEISCEIRA-LESSARD, LA PRESSE

Sur High Street, à King’s Lynn, une ville portuaire de 50 000 habitants, les locaux commerciaux vides sont légion.

La dernière victime se trouve là, coincée entre un magasin de vêtements et un vendeur d’appareils auditifs : l’agence locale de Thomas Cook, le géant britannique du voyage, dont la faillite a récemment été annoncée. Cinq cent commerces de moins à travers le pays.

Rues sinistrées

« Nous sommes beaucoup au-dessus de la moyenne nationale. Nous calculons un déclin d’environ 16 % du nombre de commerces dans les cinq dernières années », explique Mark Stanton, responsable municipal chargé de trouver une solution à ce problème.

PHOTO GETTY IMAGES

King’s Lynn fait partie des villes anglaises les plus durement touchées par les fermetures de commerces de proximité.

Pas que la moyenne nationale soit tellement rassurante. Le Royaume-Uni n’échappe pas à la tendance mondiale, mais l’adoption particulièrement rapide du commerce électronique et les effets du Brexit ont un effet dévastateur dans les villes britanniques.

« Au Royaume-Uni, plus d’un quart des achats en valeur monétaire se fait en ligne, nourriture exclue », explique Lisa Hooker, de la firme de conseil PricewaterhouseCoopers.

Pendant la première moitié de 2019, « on compte presque deux fois plus de fermetures de magasin (16 par jour) que d’ouvertures (9 par jour) », conclut un rapport qu’elle a récemment signé et qui porte spécifiquement sur les rues principales. La mode, la restauration et les agences immobilières sont particulièrement touchées.

Les chaînes n’ont plus besoin d’autant de magasins pour rejoindre les consommateurs, et les entreprises en démarrage préfèrent se concentrer sur le commerce en ligne parce qu’elles sont ainsi beaucoup plus flexibles.

Lisa Hooker, de PricewaterhouseCoopers

« Au Royaume-Uni, ajoute Mme Hooker en entrevue, on a aussi vu une hausse des coûts pour les commerçants : les taxes, le salaire minimum et la chute de la livre sterling ont eu un impact. »

« La rue principale de demain »

King’s Lynn se trouve parmi la centaine de municipalités britanniques sélectionnées pour toucher la somme de 1,6 milliard de dollars offerte par le gouvernement pour inventer la « rue principale de demain ». Le fonds a été lancé par l’ex-première ministre Theresa May, mais Boris Johnson a fait du dossier l’un de ses arguments de campagne. Le gouvernement a même baptisé « ministre des rues principales » son ministre du développement économique.

John Parmiter dirige un cabinet d’urbanisme établi à Londres. Il conseille les municipalités qui souhaitent moderniser leur centre-ville.

« Les rues principales britanniques ont souvent trop d’espaces de magasin, alors [je recommande souvent] d’en réduire la taille pour mieux concentrer le cœur de la municipalité », a-t-il expliqué, évaluant que le pays comptait peut-être jusqu’à 50 000 espaces de boutiques en trop. 

Les espaces en surplus peuvent être réutilisés pour du logement ou des services municipaux. [...] Il faut des centres plus petits, mais plus denses.

John Parmiter, dirigeant d’un cabinet d’urbanisme à Londres

Une autre de ses marottes : le nombre souvent trop élevé de propriétaires ou de gestionnaires dans une même rue commerçante, ce qui empêche de mettre en place un plan d’ensemble. Il y a 20 ans, il a conseillé aux gestionnaires immobiliers de la Couronne de reprendre le contrôle de la très chic Regent Street, à Londres, afin de pouvoir mieux choisir les commerces qu’elle accueillerait.

Accepter l’inévitable

Mark Stanton, de King’s Lynn, est de la même école que M. Parmiter. Plutôt que de tenter d’attirer de nouveaux magasins pour remplacer ceux qui ont fermé, l’hôtel de ville local veut plutôt réutiliser ces espaces pour d’autres projets. Parmi eux : recentrer une bibliothèque municipale actuellement en périphérie et appuyer l’ouverture d’un nouvel hôtel-boutique.

« Nous voulons que les gens vivent, travaillent, mangent et assistent à des événements au centre-ville, a expliqué M. Stanton. On développe d’autres fonctions pour le centre-ville que simplement le commerce de détail. »

M. Stanton et Lisa Hooker, de PricewaterhouseCoopers, font le même constat : le commerce en ligne est là pour rester, et les commerces qui ferment ne pourront jamais être renouvelés au rythme où ils disparaissent.

En attendant, Amanda Arterton attend ses clients de pied ferme. « Je viens de voir qu’un de nos fournisseurs de lits, le plus gros en Angleterre, vend lui-même ses produits en ligne, déplore-t-elle. Je les sors du magasin ! »

— Philippe Teisceira-Lessard, La Presse

La Presse à Paris : une institution française menacée

En France, plus de 500 bureaux de tabac ont fermé boutique en 2018, laissant un vide dans les rues commerciales. Cause première de cette hécatombe : la hausse du prix des cigarettes et la baisse du nombre de fumeurs.

Eric Hermeline en a marre. Voilà 25 ans qu’il doit diversifier son commerce pour survivre.

Cela a commencé par des articles de pêche. Puis il s’est mis à fabriquer des clés. À vendre des souvenirs pour les touristes. Et finalement, des vapoteuses et du cannabidiol (agent non actif du cannabis).

Voilà qu’on lui propose maintenant de vendre des billets de train et d’ouvrir un service pour les impôts. Tout cela pour éviter de baisser le rideau. « Un vrai non-sens », déplore-t-il.

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le bureau de tabac, une véritable institution française en déclin

Eric est buraliste à Cazaubon (Sud), où il exploite depuis un quart de siècle un bureau de tabac, sorte d’équivalent français du dépanneur québécois. Mais il se demande s’il ne devra pas un jour changer de vocation. Car sa profession est en train de partir en fumée.

À quelques coins de rue, un de ses collègues a dû fermer boutique il y a quelques mois, parce qu’il n’y arrivait plus. « C’était un peu crève-cœur », dit-il, comme s’il allait être le prochain.

Il faut savoir que, partout en France, les bureaux de tabac disparaissent à un rythme qui laisse songeur. Rien qu’en 2018, plus de 500 buralistes ont dû cesser leurs activités, alors que près de 10 000 auraient mis la clé sous la porte au cours des 20 dernières années. Au total, il ne resterait plus que 23 000 bureaux de tabac en France, contre 36 000 il y a un quart de siècle.

Cette disparition progressive laisse un trou dans le paysage, particulièrement en province, où le bureau de tabac a toujours constitué un point de repère de la vie sociale.

« Il y a des endroits, pas loin d’ici, où il faut faire de 10 à 15 km avant de trouver un bureau de tabac. C’est carrément le désert », regrette Laurent Songy, propriétaire d’un bureau de tabac à Obernai, en Alsace.

Baisse du tabagisme

La hausse régulière du prix du paquet de cigarettes explique pour beaucoup cette hécatombe. Il faut savoir que celui-ci est passé de 4 euros (5,80 $) en 2003 à 8,80 euros (12,80 $) en 2019, et il devrait atteindre les 10 euros (14,61 $) en 2020, conséquence d’une intense campagne de santé publique contre le tabagisme.

Après le Royaume-Uni – où le paquet coûte environ 12 euros (17,50 $) –, la France se situe ainsi au deuxième rang des pays de l’Union européenne où les produits du tabac coûtent le plus cher.

Forcément, le nombre de fumeurs recule : 1,6 million en moins depuis deux ans, ce n’est rien pour aider la cause des buralistes.

Dans les régions frontalières, l’impact est encore plus fort. Car les fumeurs invétérés se rabattent désormais sur les pays voisins, où la cartouche se vend beaucoup moins cher.

Laurent Songy estime ainsi que « 50 % de [sa] clientèle va désormais acheter ses cigarettes en Allemagne », quand elle ne se les procure pas carrément sur le marché noir.

Idem pour Eric Hermeline, qui vit pourtant à 200 km de l’Espagne. La tendance est si lourde, dit-il, que l’office de tourisme de Cazaubon organise désormais des voyages en autocar de l’autre côté de la frontière pour que les fumeurs puissent faire le plein de « clopes » et d’alcool.

« C’est une filière qui nous fait du tort », lance celui qui est aussi porte-parole des Buralistes en colère, une association qui réclame un moratoire sur la hausse du prix du tabac.

Diversification

Pour survivre, les buralistes ne peuvent donc faire autrement que de diversifier leur offre davantage.

« Si on ne s’adapte pas, on sera balayés », a déclaré récemment à l’AFP Philippe Coy, président de la Confédération des buralistes.

Au-delà des billets de loterie, des souvenirs, des magazines, des cigarettes électroniques et des occasionnels bonbons, on invite ainsi les bureaux de tabac à se recycler en comptoirs multifonctions, où il sera désormais possible d’acheter ses billets de train, de payer ses impôts, la garderie, les tickets de stationnement, alouette. L’idée étant que « les buralistes deviennent de véritables commerces d’utilité locale », a confié Philippe Coy.

Suffisant pour stopper l’hémorragie ?

Eric Hermeline en doute : « La diversification, c’est bien. Mais à partir du moment où vous avez moins de clients, ce n’est pas pour autant que les gens viendront, dit-il, désabusé. À mon avis, ça va s’accentuer. Le pire est à venir. »

— Jean-Christophe Laurence, La Presse