(Paris) Baisse des taux, réactivation des rachats de dette publique et privée : la BCE a sorti jeudi le grand jeu pour relancer la croissance en zone euro, mais ses mesures, contestées en interne, pourraient s’avérer insuffisantes selon les analystes.

Antonio RODRIGUEZ
Agence France-Presse

La zone euro est-elle en crise ?

Les décisions annoncées par le président Mario Draghi ressemblent à celles prises pour sortir de la crise qui avait frappé la zone euro à partir de 2010, dont la Grèce avait été le cas emblématique. La situation actuelle, bien que guère reluisante, est différente.  

Même si l’Allemagne, première économie européenne, se trouve au bord de la récession technique et même si la BCE a encore abaissé ses prévisions de croissance (1,1 % cette année, 1,2 % pour l’an prochain), la zone euro ne traverse pas une crise similaire. Loin d’atteindre des sommets comme après 2010, les taux d’intérêt souverains sont en baisse, quand ils ne sont pas carrément négatifs.  

L’institution de Francfort pourrait donc se voir reprocher de brûler prématurément ses cartouches.

Ces mesures seront-elles efficaces ?

L’achat de dette publique et privée, ou « QE » dans le jargon monétaire, avait permis à partir de 2015 d’éviter la hausse des taux d’intérêt pour les obligations émises par les pays du Sud, comme l’Italie ou l’Espagne. Dans la conjoncture, la plupart des économistes doutent que le retour du QE permette de relancer la croissance.  

« Les répercussions d’une politique plus accommodante sur les entreprises et les foyers devraient être minimales », constate la banque privée Berenberg. L’agence de notation S&P Global partage le même point de vue : « Les risques pour la croissance proviennent de la faible demande externe et les incertitudes géopolitiques (NDLR : la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine), ce que les mesures de la BCE ne peuvent pas changer ».  

Philippe Waechter, directeur de la recherche à Ostrum Asset Management, craint que les mesures de la BCE ne soient interprétées comme « un signal que la situation va franchement mal » et entraîne « un comportement plus attentiste des entreprises et des épargnants, a-t-il expliqué à l’AFP. En clair, la BCE pourrait précipiter la crise qu’elle veut éviter en sapant le moral des agents économiques.

En outre, la BCE est minée par des divisions en son sein entre pays du Nord et du Sud, qui risquent de rendre plus difficile l’application du programme de relance.

La BCE trop seule ?

Pour que les mesures de la BCE s’avèrent efficaces, son président Mario Draghi a martelé qu’elle avait besoin du soutien des États, particulièrement de ceux qui ont une marge de manœuvre budgétaire suffisante. Tous les regards sont tournés vers l’Allemagne, pays qui dégage des excédents depuis de nombreuses années et qui résiste aux appels d’organismes comme le FMI à mettre en œuvre une politique de relance budgétaire.  

Le risque de la » japonisation « ?

Depuis les années 90, le Japon connaît une croissance molle. Le pays asiatique a accumulé une lourde dette publique qui se situe autour de 200 % de son Produit intérieur brut, alimentée par un important déficit budgétaire.  

La zone euro, elle, impose à ses membres des règles budgétaires strictes. Mais selon M. Waechter, la situation du Japon est » moins critique « que celle de la zone euro. Sur la durée, » c’est le pays qui s’en sort le mieux en termes de PIB par habitant «, estimé-t-il, soulignant que celui de la zone euro a connu une progression deux fois moins élevée.

Un fossé entre générations ?

Nuno Fernandes, professeur de finance à la IESE Business School (Barcelone), s’inquiète pour sa part d’un accroissement des inégalités entre générations : la baisse des taux de la BCE » va faire augmenter le prix des actifs, notamment immobiliers, « et » ainsi bénéficier aux générations les plus âgées «, qui les possèdent, au détriment des jeunes qui peinent à acheter un logement.