Les transferts de fonds des migrants – un marché florissant de plusieurs centaines de milliards – attirent des entreprises émergentes, mais aussi des géants comme Vodafone, Facebook et même le patron d’Amazon. Combat sans merci en vue.

Richard Dupaul Richard Dupaul
La Presse

Ils sont 270 millions répartis sur la planète. Réunis, ils formeraient le cinquième pays mondial, avec sept fois la population du Canada. Mais ils n’ont ni nationalité commune ni gouvernement pour les représenter.

On peut les voir ces jours-ci dans les champs au Québec, cueillant petits fruits et légumes. Ou sur les chantiers de construction à Dubai ou à Berlin. Ou encore dans des labos technologiques à Tokyo et dans la Silicon Valley, développant logiciels et jeux vidéo.

On parle ici des travailleurs migrants. Ils forment non seulement une communauté vaste et, parfois, bien nantie. Ils sont aussi au cœur d’un énorme marché en forte croissance qui attire des jeunes pousses, mais aussi des géants comme Amazon et Facebook.

Des États-Unis… vers l’Inde et la Chine

L’an dernier, les transferts de fonds des migrants vers leur pays d’origine ont atteint 689 milliards US – un record, affirme la Banque mondiale dans son plus récent rapport sur ce phénomène.

Depuis 2000, ces virements d’argent ont plus que triplé dans le monde.

Un tel total dépasse les sommes investies par les entreprises dans des usines ou des acquisitions à l’étranger (appelées investissements directs étrangers ou IDE). C’est aussi plus de deux fois l’aide financière que les pays riches accordent aux régions en développement, estime l’institut de recherche Pew.

L’Inde et la Chine sont les grands récipiendaires de ces virements outre-frontière, précise la Banque mondiale, avec des sommes reçues de 75 milliards US chacune.

Suivent les Philippines et le Pakistan, à 35 milliards US et 20 milliards US respectivement.

Ces transferts ont une importance vitale pour certains pays, représentant environ le tiers de l’économie (PIB) du Népal et du Tadjikistan.

Sans surprise, ces virements proviennent surtout des États-Unis (70 milliards US), mais aussi de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis (40 milliards US).

Le patron d’Amazon s’amène

Or, un « business » aussi important ne passe pas inaperçu chez les gens d’affaires.

Pour le moment, ce marché est toujours dominé par les géants américains MoneyGram et Western Union.

Avec leur vaste réseau international de bureaux répartis dans plus de 200 pays, ceux-ci ont bâti des machines à imprimer de l’argent en facturant des frais élevés pour leurs services.

On parle de 7 % en moyenne pour un envoi de 200 $US (premier trimestre de 2019), affirme la Banque mondiale. Mais ces frais peuvent dépasser les 10 % à destination de l’Afrique ou des îles du Pacifique.

Toutefois, depuis une dizaine d’années, les « vieux pros » du milieu sont mis au défi par les technologies numériques. Ils sont talonnés par des jeunes pousses du monde des entreprises de technologie financière (fintechs), qui proposent des solutions moins chères, comme WorldRemit et TransferWise.

Aussi, il est de plus en plus courant d’envoyer de l’argent par téléphone portable ou par ordinateur en contournant les acteurs classiques.

Ces bouleversements attirent aussi de très petits… et de très grands acteurs qui reniflent la bonne affaire.

On pense aux grands opérateurs de télécoms, comme le géant britannique Vodafone et son système d’argent mobile M-Pesa, ou le français Orange, qui a conclu un partenariat avec le sud-africain MTN pour développer des services de transfert d’argent mobile en Afrique.

Du côté des nouveaux venus, la start-up américaine Remitly, établie à Seattle où se trouve aussi le siège d’Amazon, a créé une application mobile permettant à ses utilisateurs de transférer des fonds sans compte bancaire. Elle vient de lever 135 millions US pour accélérer son développement.

Et c’est nul autre que Jeff Bezos, patron et fondateur d’Amazon, qui est l’un des principaux actionnaires du groupe.

Ce marché juteux est aussi convoité par Facebook avec sa future monnaie virtuelle, le libra. Le géant américain promet, lui aussi, de faibles frais de transaction sur les virements avec sa cryptomonnaie.

Menacé par une concurrence farouche, MoneyGram a finalement réagi le mois dernier en annonçant un « partenariat stratégique » avec Ripple, une entreprise californienne fondée en 2012, qui a développé un protocole de paiement en s’appuyant sur la technologie de la chaîne de blocs (blockchain).

Tout ce beau monde, en somme, a compris une chose : le potentiel de ce marché est gigantesque.

« Les envois de fonds sont en passe de devenir la principale source de financement extérieur des pays en voie de développement », a récemment souligné à l’AFP Dilip Ratha, économiste en chef de la Banque mondiale.