Les révélations sur le vaste programme américain de collecte de données privées Prism commencent à peser sur les entreprises technologiques américaines, sous pression pour donner plus de détails sur leur collaboration avec l'agence d'espionnage NSA.

ROBERT LEVER AGENCE FRANCE-PRESSE

Une organisation sectorielle, l'Alliance de la sécurité sur le «cloud» (l'informatique en réseau), estime dans une étude que 10% de ses membres non américains ont annulé un contrat avec un fournisseur de services sur le «cloud» depuis les révélations sur Prism, et 56% ont dit qu'ils étaient moins enclins à utiliser les services d'une entreprise américaine.

Une autre étude publiée ce mois-ci par un groupe de réflexion, la Fondation pour l'innovation et les technologies de l'information (ITIF), estime par ailleurs que les fournisseurs américains d'informatique en réseau pourraient perdre de 22 à 35 milliards de dollars sur les trois prochaines années à cause du scandale Prism.

L'Agence nationale de sécurité américaine (NSA), qui supervise Prism, est accusée d'espionner les communications électroniques mondiales échangées sur les services en ligne comme Facebook, Google et Skype dans le cadre de ce programme, selon les révélations en juin de l'ancien consultant américain de la NSA Edward Snowden, qui a depuis trouvé asile en Russie.

Daniel Castro, l'auteur de l'étude de l'ITIF, affirme qu'une perte de confiance dans les entreprises technologiques américaines pourrait mener à des mesures protectionnistes qui nuiraient notamment au secteur à croissance rapide du «cloud».

Selon lui, les entreprises américaines du secteur pourraient perdre leur suprématie aux États-Unis et à l'international dans le «cloud» et céder 10% à 20% à des firmes étrangères dans les cinq années à venir.

«Le risque est qu'un pays comme l'Allemagne déclare qu'il faut désormais être allemand pour fournir des services de données informatiques en Allemagne», a-t-il expliqué à l'AFP.

«Je ne pense pas que cela aide qui que ce soit. Nous bénéficions du libre-échange et de la compétitivité du secteur technologique», a-t-il ajouté.

Un «cloud» européen ?

Pour M. Castro, les révélations sur cette surveillance électronique par la NSA «pourraient fondamentalement altérer la dynamique du marché» du «cloud» en raison de l'inquiétude suscitée en Europe sur ce qui est perçu comme une forme d'espionnage américain.

Le président estonien Toomas Hendrik a incité en juillet l'Union européenne à développer son propre secteur du «cloud», soulignant qu'il était dominé à 95% par des entreprises américaines.

Certains analystes estiment que les pertes pourraient même dépasser les prévisions de l'ITIF, si les retombées de l'affaire pesaient sur les services grand public comme le courriel ou les moteurs de recherche.

L'analyste James Staten, du cabinet spécialisé Forrester Research, estime qu'outre une perte de clients étrangers, les internautes américains pourraient eux aussi rechercher des services «cloud» hors États-Unis.

«Si vous additionnez le tout, vous arrivez à une perte nette pour le secteur des fournisseurs de service internet d'environ 180 milliards de dollars d'ici à 2016, soit un déclin d'environ 25% sur l'ensemble du marché des services des technologies de l'information», souligne M. Staten.

Le secteur technologique a réagi sur plusieurs fronts, en déposant des plaintes et en appelant l'administration Obama à plus de transparence, dans l'espoir d'apaiser les craintes sur la façon dont les données privées sont partagées.

Ross Schulman, de l'Association du secteur de l'informatique et des communications, souligne que le flou subsiste sur le volume des données collectées par le gouvernement américain.

«Si c'est moins que ce qui est craint, cela pourrait aider à restaurer la confiance. Si c'est plus, les gens pourraient avoir une discussion avisée sur les pratiques de surveillance», affirme-t-il.

Mais «dans la situation actuelle, c'est difficile d'aller voir ses clients et de leur dire que le cloud est le meilleur endroit qui existe pour stocker leurs données».