L'avenir est incertain pour ce qui reste des activités d'Enobia Pharma à Montréal.

Marie Tison LA PRESSE

Si certains intervenants craignent que cette histoire de succès ne se termine en queue de poisson, d'autres soulignent les retombées positives de l'acquisition de la petite société de biotechnologie en février 2012 par l'entreprise américaine Alexion Pharmaceuticals, pour 610 millions de dollars.

Une partie de l'héritage d'Enobia pourrait d'ailleurs se transformer en nouveau projet de recherche.

Enobia développait une molécule pour traiter l'hypophosphatasie, une maladie rare d'origine génétique pour laquelle il n'existait aucun traitement. Alexion s'est engagée à verser 470 millions supplémentaires advenant l'atteinte de certains objectifs commerciaux.

Il se fait encore de la recherche dans les bureaux de la société, au Technopôle Angus, mais il y a eu des suppressions de postes et le maintien des activités après 2013 n'est pas assuré.

«C'est en évaluation, a déclaré la directrice de la recherche au bureau de Montréal, Isabelle Lemire, à La Presse Affaires. Nous avons des objectifs pour l'année 2013. Ensuite, ce sera révisé.»

Le directeur des communications d'Alexion, Irving Adler, a souligné qu'Alexion n'avait jamais parlé de la fermeture des bureaux de Montréal.

Le président et chef de la direction de la Société de développement Angus, Christian Yaccarini, a toutefois affirmé que ce qui restait d'Enobia allait quitter le Technopôle Angus, et le Québec, à la fin de 2013.

La Société de développement Angus espérait que la société grandisse, occupe des locaux supplémentaires et crée davantage d'emplois. «Voilà que nous apprenons qu'ils s'en vont aux États-Unis, a déploré M. Yaccarini. C'était une belle histoire, une bande de chercheurs francophones de l'Université de Montréal qui découvrent une molécule qui va sauver la vie d'enfants, mais ça finit un peu en queue de poisson parce que ça quitte le Québec.»

Marie-Claude Boisvert, chef de l'exploitation d'un des actionnaires d'Enobia, Capital régional et corporatif Desjardins (CRCD), a indiqué que l'idée qu'une entreprise épaulée par son institution finisse par disparaître du Québec lui donnait «un haut-le-coeur».

Le CRCD a d'ailleurs décidé de se retirer du secteur de la biotechnologie et de se recentrer sur ses cibles d'origine, les régions ressources et les coopératives.

«Nous voulons faire l'effort de garder la propriété des entreprises ici au Québec, a-t-elle déclaré. Ça ne fonctionnait plus de continuer dans les biotechs.»

Ken Pastor, associé principal du fonds CTI Sciences de la vie, autre actionnaire d'Enobia, a souligné qu'il n'y avait pas beaucoup d'entreprises au Canada qui auraient pu acquérir ce genre de société, qui aurait pu verser 1 milliard de dollars pour un produit qui n'était pas encore approuvé.

Le directeur général de l'association d'entreprises de biotechnologie BioQuébec, Mario Plourde, a affirmé qu'il s'agissait d'un phénomène mondial.

«On crée un bijou, après le bijou s'en va, c'est dans l'ordre normal des choses, a-t-il soupiré. Nous choisissons de regarder l'essaimage: qu'est-ce qui reste après, dans quelle mesure l'équipe qui a bénéficié de la transaction s'implique de nouveau?»

L'ancien président et chef de la direction d'Enobia, Robert Heft, a affirmé que la transaction avait prouvé que les investisseurs pouvaient avoir un bon rendement dans le domaine des sciences de la vie au Québec.

«Au cours des 12 à 18 derniers mois, nous avons vu plus d'intérêt du côté du capital de risque», a-t-il affirmé.

Le fonds CTI, qui compte la Caisse de dépôt et placement du Québec et le Fonds de solidarité FTQ parmi ses investisseurs, lorgne d'ailleurs une deuxième application de la molécule découverte par Enobia. Alexion a fait l'acquisition de ce deuxième programme, mais elle ne le développe pas pour l'instant. CTI, épaulé par d'autres investisseurs, pourrait établir un partenariat avec Alexion ou racheter le deuxième programme pour le développer.

«Régénérer la recherche, employer des chercheurs, faire fonctionner des sociétés de recherche contractuelles: il y a des choses qui découlent des succès d'Enobia», a soutenu Ken Pastor.

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UN NOUVEAU MODÈLE EN VUE

Teralys Capital travaille sur un nouveau modèle d'investissement dans le secteur des sciences de la vie pour susciter davantage de pérennité. Le fonds, qui compte des engagements de capitaux de plus de 700 millions de dollars de la part de la Caisse de dépôt et placement du Québec, du Fonds de solidarité FTQ et d'Investissement Québec, vise le financement de projets, et non pas d'entreprises. «Avant, quand on trouvait une molécule, on créait une entreprise autour, a raconté Jacques Bernier, associé principal chez Teralys. Dorénavant, nous mettrons davantage l'argent sur la science plutôt que sur la création d'une équipe avec son petit royaume, sa bâtisse, son président.» Il s'agira de mettre en place des «équipes volantes» qui passeront d'un projet à l'autre et qui feront effectuer les recherches par des sociétés de recherche contractuelles. «Il y a peut-être une façon de bâtir une pérennité dans l'industrie de façon différente, a déclaré M. Bernier. C'est important qu'on ne bâtisse pas des choses qu'on jette par la suite.»