Déjà, le tissu de l'industrie québécoise du vêtement s'était quelque peu élimé au contact des importations des pays émergents et d'un huard trop volatil. Il risque maintenant de s'effilocher avec le resserrement du crédit bancaire.

Marie Tison

Déjà, le tissu de l'industrie québécoise du vêtement s'était quelque peu élimé au contact des importations des pays émergents et d'un huard trop volatil. Il risque maintenant de s'effilocher avec le resserrement du crédit bancaire.

«C'est un énorme problème, affirme le président de la Fédération canadienne du vêtement et vice-président du conseil d'administration de Vêtements Peerless, Elliot Lifson. Les banques se retirent, comment les entreprises pourront-elles poursuivre leurs activités?»

Il précise que Peerless, une entreprise fondée en 1919, s'en sort plutôt bien. Ce sont surtout les entreprises de petites tailles, ou les nouvelles entreprises, qui sont touchées par le phénomène, même si elles sont bien gérées.

«Les banques sont sous pression, explique M. Lifson. Elles ont peur que les entrepreneurs prennent l'argent pour essayer de combler un trou au lieu de s'en servir pour financer leurs activités.»

Les entreprises ont essentiellement besoin de financement pour leurs fonds de roulement. Eve Grenier, vice-présidente de la maison C.J. Grenier et présidente de Vêtements Québec, indique qu'il peut s'écouler neuf mois entre la réception d'un tissu et le produit de la vente du vêtement.

«C'est difficile d'avoir accès à du crédit pour cette période-là», déclare-t-elle.

C.J. Grenier, fondée en 1860, manufacture des sous-vêtements, ce qui réduit ses risques par rapport à d'autres secteurs de l'industrie de vêtements: l'entreprise n'a pas besoin de tenir compte des saisons, qui compliquent la situation pour les autres manufacturiers. Mais ce qui touche tout le monde, c'est le délai qui s'allonge pour la réception des paiements.

M. Lifson ajoute que les détaillants sont plus hésitants et retardent les commandes. Les manufacturiers doivent donc supporter des inventaires plus importants, ce qui nécessite davantage de capitaux.

Les manufacturiers sont peu enclins à discuter publiquement de ces problèmes. Une source de l'industrie indique que le resserrement du crédit touche les entreprises de tous les secteurs, mais que le vêtement est déjà en position de vulnérabilité.

«La communauté financière n'aime pas vraiment l'industrie de la mode, affirme cette source. Nos actifs ne sont pas aussi tangibles que ceux d'autres industries.»

C'est particulièrement manifeste du côté des designers.

«Pour les créateurs, ça a toujours été difficile de trouver du financement, déclare la designer Marie Saint Pierre. La rentabilité prend du temps à venir. On parle d'investissements à long terme. Les financiers ne sont pas forts là-dessus.»

Elle souligne qu'il faut travailler un an à l'avance. Présentement, la moitié de son atelier planche sur l'automne 2009.

«C'est risqué, indique-t-elle. On ne sait pas ce que le marché va vouloir dans un an.»

Ce qui n'aide pas, c'est que les détaillants sont eux-mêmes très fragiles. Plusieurs ont placé des fonds sur les marchés boursiers, avec les résultats qu'on peut imaginer.

«J'ai vu une boutique ouverte depuis 35 ans qui a dû fermer ses portes à une semaine d'avis», déplore la designer.

La maison Marie Saint Pierre elle-même n'a pas éprouvé de problème de financement, mais c'est parce qu'elle n'a pas fait de demande de crédit récemment.

«Ce n'est pas trop le temps de prendre de l'expansion», laisse tomber la designer.

Retrait de l'industrie

Selon la source de l'industrie, les grands acteurs financiers qui étaient présents il y a un an se retirent de l'industrie du vêtement.

«Il ne veulent garder que les entreprises (qui ont une cote de solvabilité) triple A, déplore-t-elle. Pour les autres, ils imposent des ratios qui ne sont plus accessibles.»

La personne donne l'exemple d'un contrat de change, qui nécessitait auparavant un nantissement de 10%. Il faut maintenant un nantissement de 15 à 20%.

«Si c'était difficile d'offrir un collatéral dans le passé, c'est encore plus difficile maintenant avec un collatéral deux fois plus élevé.»

Le resserrement du crédit tombe à un bien mauvais moment pour l'industrie du vêtement: les États-Unis viennent de mettre en oeuvre un nouveau règlement qui exige des étiquettes garantissant l'ininflammabilité de chaque vêtement qui pénètre sur le territoire.

«Nous n'avons eu que trois semaines d'avis», déplore la source.

L'industrie se tourne du côté du gouvernement pour obtenir de l'aide. Elliot Lifson précise qu'elle ne cherche pas à obtenir des cadeaux, mais un appui. Il pourrait s'agir de prêts ou de garanties de prêts.

Dans son énoncé budgétaire du 4 novembre dernier, la ministre des Finances du Québec, Monique Jérôme-Forget, a justement promis une somme supplémentaire d'un milliard de dollars pour aider les entreprises manufacturières performantes à financer leur fonds de roulement et leurs projets d'investissement.

Le gouvernement n'a toutefois pas mis cette mesure à exécution en raison du déclenchement des élections.

C'est Investissement Québec qui devait gérer ce programme. En attendant, la société entend faire ce qu'elle peut pour venir en aide aux entreprises.

«J'ai dit à mes gens d'être plus pro-actifs, plus réceptifs, pour apporter l'aide nécessaire», déclare le vice-président aux opérations commerciales d'Investissement Québec, Claude Dulude.

Il insiste toutefois sur la nécessaire d'assister des entreprises viables.

«Investissement Québec ne peut pas être considéré comme une maison d'accueil», lance-t-il.