Craig Newmark est l'antihéro de la Silicon Valley. Le site qu'il a fondé, Craigslist, compte parmi les plus populaires de la planète. Mais M. Newmark refuse d'afficher des publicités ou de demander de l'argent aux utilisateurs.

Nicolas Bérubé

Craig Newmark est l'antihéro de la Silicon Valley. Le site qu'il a fondé, Craigslist, compte parmi les plus populaires de la planète. Mais M. Newmark refuse d'afficher des publicités ou de demander de l'argent aux utilisateurs.

Son mot d'ordre: prends ce dont tu as besoin. Et laisse vivre les autres.

Craig Newmark est mal à l'aise en public. Il ne sait pas lire les gens. Cela produit des situations embarrassantes, des conversations ratées. Telle fille s'impatiente. Tel client potentiel ne sait pas quand rire. Ou même si M. Newmark vient de faire une blague.

«Est-ce que vous avez une traduction pour le mot nerd? demande-t-il en consultant du coin de l'oeil l'écran de son téléphone pour vérifier ses messages. C'est ça que je suis. Aujourd'hui, je suis plus vieux, mais ça ne fait rien. Je suis toujours un nerd.»

Peu de gens connaissent Craig Newmark. Mais des dizaines de millions de personnes connaissent son site. M. Newmark est le fondateur de Craigslist, de loin le plus important site de petites annonces du monde.

Chaque mois, plus de 30 millions de nouvelles annonces sont affichées sur Craigslist. Le site est personnalisé pour 450 villes dans 50 pays. Les serveurs de Craigslist, situés aux États-Unis et en Europe, affichent plus de neuf milliards de pages par mois.

Le site est gratuit, simple à naviguer, et il ne présente aucune publicité. C'est sans doute l'une des causes de son succès phénoménal: aujourd'hui, annoncer un logement à louer à Manhattan provoque, paraît-il, un déluge de courriels et d'appels téléphoniques qui commence dans les dix secondes suivant la mise en ligne de l'annonce.

Le site est aussi un outil de rencontre. Au-delà des statistiques, M. Newmark a réussi à créer ce dont tous les entrepreneurs rêvent: un phénomène culturel. Riches, pauvres, jeunes, vieux: prenez n'importe quel Nord-Américain qui utilise régulièrement l'internet et les chances sont bonnes pour qu'il ait déjà vendu ou acheté quelque chose sur Craigslist.

M. Newmark l'avoue d'emblée: son site est devenu le Google des petites annonces. Mais il n'a pas l'intention de s'en servir pour devenir riche. Son but est de vivre à l'aise, c'est tout. «L'argent, dit-il, c'est pour les autres.»

Malaise

J'avais rendez-vous avec Craig Newmark dans un café de San Francisco. Je suis arrivé quelques minutes avant l'heure prévue. M. Newmark était assis, seul, à une petite table ronde. Il pianotait avec ses pouces sur un minuscule ordinateur portable pas plus gros qu'un agenda.

Je me suis assis à sa table. Nous avons échangé une poignée de main. M. Newmark s'est remis à taper à son clavier. Je venais de disparaître de sa vie.

«Hmmm...» a-t-il fait au bout d'un moment, les pouces toujours sur le clavier.

Clic-clic-clic...

Cinq minutes plus tard.

«Ah...»

Clic-clic-clic...

Dix minutes.

«Hmmm»

Clic-clic-clic...

Au bout d'une éternité, M. Newmark s'est épongé le front et a réalisé que j'étais toujours là. «J'ai une grosse matinée, aujourd'hui. Tu as des questions, je crois?»

Quinze minutes avec Craig Newmark suffisent pour comprendre qu'on a affaire à un être à part, un antihéro. Un homme qui refuse les feux de la rampe. Il y a plusieurs années, M. Newmark a confié la direction de son site à «une personne beaucoup plus compétente» que lui, dit-il.

Son rôle actuel? Préposé au service à la clientèle. En d'autres termes: Craig de Craigslist passe ses journées à pourchasser les fraudeurs et les «trolls» qui affichent des messages déplacés sur le site. «C'est un travail astreignant, mais il faut bien que quelqu'un le fasse», dit-il.

De toutes les couleurs

M. Newmark a lancé son site en 1995. À l'époque, Craigslist était un babillard électronique qui comptait une douzaine de membres.

Les deux premiers articles annoncés étaient une collecte de fonds pour un théâtre local, et un groupe d'amis qui proposaient leurs services multimédias, se souvient M. Newmark.

Un jour, un ami lui a demandé d'annoncer un appartement à louer. D'autres connaissances se sont mises à consulter la liste. Puis de purs étrangers.

«C'est devenu un service à la communauté. Les gens ont littéralement pris possession du site. Il y avait des offres d'emploi, des appartements, des objets à vendre. Le site s'est mis à grossir à vue d'oeil.»

Aujourd'hui, M. Newmark s'occupe du site comme un jardinier voit pousser une plante. Un coup de sécateur ici. Un peu d'eau là. Ce que les gens y vendent ne l'intéresse pas vraiment. Tout ce qu'il souhaite, c'est que les usagers soient satisfaits.

Craigslist compte son lot de fraudeurs et d'utilisateurs mal intentionnés. En mars, un fermier de l'Oregon s'est fait voler ses tracteurs, ses chevaux et la majeure partie de ses outils après qu'un malin eut annoncé sur Craigslist que tout ce qui se trouvait sur le terrain du fermier était à donner. Une trentaine de personnes étaient en train de tout dévaliser quand le fermier est rentré chez lui après une fin de semaine de pêche.

Dans d'autres cas, des gens ont avoué avoir essayé d'embaucher des tueurs à gages sur Craigslist. Des cas de fraudes sont aussi nombreux, et régulièrement médiatisés.

Craig Newmark dit collaborer avec la police chaque fois qu'il en reçoit la demande. Son système permet de retracer l'ordinateur utilisé par les malfaiteurs. Or, il trouve dommage que seules les histoires d'horreur soient rendues publiques. Les millions de bonnes transactions conclues grâce au site, dit-il, ne font jamais les manchettes.

«Un jour, l'animateur Jon Stewart a dit: La raison pour laquelle on entend toujours parler des extrémistes, c'est parce que les autres personnes ont des choses à faire dans la vie. Avec Craigslist, c'est un peu comme ça. C'est souvent les extrémistes qui font parler d'eux.»

Revenus modestes

Le site de Craiglist fait de l'argent grâce aux annonces de recherche d'emploi: il en coûte 75$ pour annoncer un emploi dans la région de San Francisco et la Silicon Valley, et 25$ pour New York, Los Angeles, et d'autres grandes villes.

Toutes les autres annonces sont affichées gratuitement. Les revenus de l'entreprise permettent aux patrons de se verser un salaire, et de payer leur vingtaine d'employés.

Craig Newmark ne conduit pas de Mercedes. Il ne voyage pas en jet privé. Il habite un appartement confortable, utilise les transports en commun et fréquente les cafés de son quartier, où il aime lire et de prendre des notes dans un grand cahier qui le suit partout.

M. Newmark a toujours refusé de vendre son site, ou même de porter attention aux offres d'achat.

«Pourquoi vouloir toujours faire plus d'argent? demande-t-il. Est-ce que l'argent rend les gens plus heureux? Je connais des gens très riche qui n'ont pas l'air plus heureux. Les riches ont le souci de devoir s'occuper de leur argent, ce qui est plus difficile qu'il n'y paraît. Et puis quand vous êtes riches, vous devenez une cible ambulante pour les kidnappeurs, alors...»

Craig Newmark s'est levé de sa chaise, et il a regroupé ses différents gadgets. Son sourire était le même. Mais son esprit venait de passer à autre chose. La case horaire «entrevue avec un journal canadien» était biffée.

«Je dois retourner à mon site, maintenant. Merci pour l'entrevue.» M. Newmark est sorti et s'est mis à descendre le trottoir, sans regarder où il posait les pieds. Son attention était ailleurs - sur l'écran de son petit ordinateur.