Chaque été, la pile de dossiers diminue considérablement sur le bureau d'Émilie (nom fictif).

Marie Lambert-Chan, collaboration spéciale

Chaque été, la pile de dossiers diminue considérablement sur le bureau d'Émilie (nom fictif).

«Il n'y a pas assez de travail, alors je finis par me tourner les pouces», confie l'adjointe administrative.

À l'insu de son patron, parti en vacances, elle trompe son ennui en naviguant sur l'internet et en allongeant parfois ses pauses pour profiter du soleil.

Pour Émilie, tout cela est bien inoffensif.

Pourtant, elle fait du présentéisme, un phénomène insidieux qui consiste à être présent au travail physiquement, mais pas intellectuellement.

«C'est dur de travailler comme d'habitude alors que mes collègues se la coulent douce! déclare-t-elle. Et puis, personne ne verra la différence dans la qualité de mon travail.»

Le temps des vacances rendrait-il les employés plus portés sur le présentéisme?

Selon Gilles Normandeau, conseiller principal chez Groupe-conseil Aon, les employeurs et les chercheurs n'ont jamais remarqué une hausse de ce comportement au moment de la belle saison, malgré la lassitude et le manque de motivation de certains travailleurs.

«Bien entendu, il est normal que les grosses chaleurs ralentissent les employés, mais il est anormal que cette conduite demeure», affirme-t-il.

Le présentéisme découle plutôt de problèmes de santé physique ou mentale, d'une charge de travail excessive ou insuffisante, de conflits, de mauvaises conditions de travail, d'un style de gestion déficient, d'une démotivation ou de mauvaises habitudes de travail.

Éric Gosselin croit pour sa part qu'il ne faut pas associer tous les problèmes au présentéisme au risque de dénaturer ce mal.

«Le présentéisme est strictement lié à la présence au travail malgré l'incapacité physique ou psychologique d'accomplir ses tâches, précise le professeur en relations industrielles à l'Université du Québec en Outaouais. Il ne faut pas confondre la démotivation et le présentéisme.»

Charles-Henri Amherdt, professeur au département d'orientation professionnelle de l'Université Sherbrooke, n'est pas du même avis.

«Le manque de motivation peut être à l'origine du présentéisme, car si la tête n'est pas au travail, c'est parce que le coeur n'y est pas. L'employé préférerait être ailleurs parce qu'il est anxieux, malade ou parce qu'il rêve à ses vacances, par exemple.»

Si les spécialistes ne s'entendent pas sur la définition exacte du présentéisme, tous conviennent que les coûts financiers et sociaux de ce phénomène sont aussi importants que sournois.

Selon le Harvard Business Review, le présentéisme aurait coûté 150 milliards de dollars US aux entreprises américaines en 2003. Un montant qui dépasse de loin celui des pertes causées par l'absentéisme.

Aucune évaluation de ce genre n'a été faite au Canada. Charles-Henri Amherdt estime toutefois qu'on peut calculer les coûts induits par le présentéisme en multipliant par quatre chaque pourcentage de perte liée à l'absentéisme.

Pour les organisations, l'impact n'est pas que monétaire. «Cela affecte le moral du personnel, crée une iniquité organisationnelle et entraîne une perte de confiance envers le gestionnaire si les choses ne changent pas», explique Gilles Normandeau, qui suggère d'ailleurs aux patrons de ne pas tolérer une situation de présentéisme pendant plus d'une ou deux semaines.

Identifier des employés qui font du présentéisme est cependant difficile, surtout lorsqu'ils sont derrière un écran d'ordinateur.

M. Normandeau estime que les signes de ce phénomène apparaissent souvent de manière soudaine et persistante chez des travailleurs qui étaient performants auparavant.

«On peut alors observer chez eux des changements d'humeur, des retards fréquents, une tendance à l'isolement, des pauses plus longues, une allure débraillée.»

Mais pour constater ces faits, encore faut-il que le patron soit présent physiquement sur les lieux du travail et qu'il veille au grain!

«Les organisations ont aussi leur part de responsabilité, indique M. Amherdt. Elles peuvent contribuer au présentéisme si, par exemple, une tâche est mal définie ou pas assez stimulante.»

Le supérieur d'Émilie devra ainsi peut-être réviser la charge de travail estivale de son adjointe qui, d'ailleurs, ne demande pas mieux que de se désennuyer

Comment gérer le présentéisme

Le présentéisme est un problème délicat pour les gestionnaires qui, pourtant, ne devraient jamais l'ignorer. Voici quelques recommandations du conseiller principal chez Groupe-conseil Aon, Gilles Normandeau.

1. Observer des faits concrets concernant le rendement ou le comportement de l'employé.

2. Prendre position devant l'insatisfaction des attentes et décider des changements spécifiques que l'employé doit opérer, en tenant compte de l'impact que cela aura sur la productivité ou le climat de travail.

3. Rencontrer l'employé pour lui faire part des observations, comprendre la raison du présentéisme, obtenir son engagement à corriger la situation, lui indiquer les ressources disponibles et lui assurer un soutien.

4. Faire un suivi auprès de l'employé, l'encourager et reconnaître formellement l'amélioration de la situation.