Guru, New Look et plus de 150 autres entreprises demandent une « suspension » de la mise en application de certaines mesures de la nouvelle loi

Publié le 31 août
Maxime Bergeron
Maxime Bergeron La Presse

Plus de 150 chefs d’entreprise québécois demandent au gouvernement Legault de « suspendre » la mise en application de la « loi 96 » sur la protection du français. Ce groupe très divers inclut des producteurs de boissons énergisantes, de viande, de lunettes et même de lingerie fine des quatre coins de la province.

Ces gens d’affaires ont signé une lettre ouverte adressée au premier ministre François Legault, publiée à la mi-juin par le Conseil canadien des innovateurs (CCI). À l’origine, la missive comptait 37 signataires, auxquels se sont ajoutés 110 dirigeants pendant l’été.

« Je pense que ça démontre l’aspect précipité de cette loi-là, qui inquiète l’ensemble des PDG qui se retrouvent dans cette lettre », avance en entrevue Pierre-Philippe Lortie, directeur de la section québécoise du CCI.

Les premiers signataires provenaient surtout du monde des technologies de l’information, que représente le CCI. Parmi ceux-ci, on compte de grosses pointures de Québec inc. comme Eric Boyko (Stingray), Germain Lalonde (EXFO) et Louis Têtu (Coveo).

Ceux qui ont ajouté leur appui viennent d’industries plus diverses. On y trouve entre autres Carl Goyette (Guru Organic Energy), Antoine Amiel (Groupe Vision New Look), Christian Daigle (Frima), Maxime Lacroix (Viandes Lacroix) et Bill Haddad (du fabricant de lingerie fine Montelle Intimates).

Consultez la lettre ouverte

« Fiers », mais inquiets

Les signataires insistent : ils sont « fiers » de la culture francophone et appuient « l’esprit » de la « loi 96 » – officiellement appelée Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français – adoptée en mai 2022 par l’Assemblée nationale. Ils estiment toutefois que son application devrait être « mise sur pause » d’ici à ce que Québec présente tous les outils de francisation qui seront mis à leur disposition.

Leur principale crainte ? Qu’un déploiement trop rapide désavantage les entreprises québécoises dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre exacerbé. L’un des éléments les plus inquiétants de la loi, selon eux, est l’obligation qui sera imposée à tous les nouveaux arrivants de communiquer exclusivement en français avec l’État dans un délai de six mois après leur arrivée.

« On a des employés qui viennent de partout au monde et qui sont inquiets des effets de cette loi-là sur leur vie professionnelle, sur leur famille », dit Louis-Philippe Maurice, cofondateur de la PME techno Busbud, qui compte une cinquantaine d’employés à Montréal.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Louis-Philippe Maurice, cofondateur de la PME techno Busbud, en 2017

La concurrence pour le recrutement de travailleurs qualifiés est devenue mondiale, surtout dans le domaine des technos, et le Québec pourrait perdre de son attrait en compliquant la vie des nouveaux arrivants, craint M. Maurice. Il aurait souhaité que les gens d’affaires soient davantage consultés pendant l’élaboration de la loi, et qu’ils bénéficient par la suite « des ressources pour qu’une loi comme ça obtienne l’effet escompté ».

Même son de cloche chez Carl Goyette, président et chef de la direction de Guru, entreprise montréalaise de boissons énergisantes inscrite à la Bourse de Toronto.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Carl Goyette, président et chef de la direction de Guru

« Les entreprises québécoises qui innovent et aspirent à être concurrentielles à l’échelle mondiale doivent être agiles et en mesure de recruter ainsi que de travailler avec les meilleurs candidats, quel que soit leur emplacement dans le monde, fait-il valoir. L’ajout de règles contraignantes ne fait que mettre des bâtons dans les roues en réduisant la compétitivité des entreprises québécoises, et ce, en n’améliorant aucunement la situation du français au Québec. »

Mathieu Allaire, président de l’entreprise sherbrookoise de logiciels de gestion d’horaires Agendrix, redoute aussi les effets de la loi sur l’attraction de la main-d’œuvre.

« Comme la pétition l’indique, je trouve la protection du français importante, souligne-t-il. Chez Agendrix, plus de 90 % de notre clientèle est francophone et nous communiquons aussi uniquement en français à l’interne. Toutefois, je suis d’avis qu’il faut adapter certaines variables de la loi à la réalité de l’économie et du marché du travail actuels pour que le Québec reste attractif au niveau des talents. »

Technologies D-Box, qui conçoit des sièges mécanisés destinés aux salles de cinéma exportés dans le monde entier, craint pour sa part le fardeau administratif qui découlera de la mise en application rapide de la loi. Les nouvelles exigences risquent de peser sur les finances du groupe inscrit à la Bourse de Toronto, mises à mal par deux ans et demi de pandémie, redoute Stéphane Vidal, vice-président, produits et marque, de l’entreprise longueuilloise.

« Une entreprise comme D-Box, si on passe 5 % de notre temps à poser des gestes réglementaires pour se conformer à la loi, ça nous affecte plus que des entreprises plus grandes, explique-t-il. C’est rapide, c’est très exigeant, et ça ne nous laisse pas beaucoup de temps pour nous revirer de bord et nous conformer. »

Jolin-Barrette défend sa loi

En entrevue avec La Presse, Simon Jolin-Barrette, ministre sortant de la Justice et responsable de la Langue française qui tentera de se faire réélire le 3 octobre dans la circonscription de Borduas, minimise les craintes du milieu des affaires.

« On fait une transition qui est ordonnée, on va accompagner les entreprises, et moi, je tiens à les rassurer : il n’y a pas de nécessité de s’affoler, fait-il valoir. Tout va être fait dans l’ordre et on va surtout bien accompagner les entreprises, alors leurs craintes ne sont pas fondées. »

Sans les quantifier, il assure que le futur organisme Francisation Québec sera doté de toutes les ressources nécessaires pour accompagner les nouveaux arrivants lorsque toutes les dispositions de la loi entreront en vigueur. Il croit en outre que « beaucoup de désinformation » a entouré cette loi.

« Ce qui est visé, notamment par la loi 96, c’est de faire en sorte que le milieu du travail se passe en français, martèle-t-il. Et tout le monde dans la société doit faire des efforts. Comme société, on l’a vu avec les chiffres du dernier recensement, le français est fortement en déclin, il y a péril pour la pérennité du français, alors tous les secteurs d’activité de la société doivent faire leur part. »

La loi 96, très vaste, est venue modifier la Charte de la langue française et une vingtaine d’autres lois. Certaines dispositions sont entrées en vigueur dès juin dernier et d’autres seront mises en application graduellement d’ici à mi-2025.

Appel à tous

La loi 96 devrait-elle être assouplie pour accommoder les entreprises ?