Si les communications officielles sont dans les deux langues au Canadien National, la réalité est bien différente, déplorent des employés et d'ex-salariés

Publié le 20 mai
Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

La tempête linguistique qui a déferlé sur le Canadien National (CN) a surpris bien peu de gens à l’interne. Au fil des années, les évènements sont presque devenus la norme, déplorent plusieurs employés francophones et d’ex-salariés, qui se demandent quelle est la place de la langue de Molière dans l’entreprise. Celle-ci dit réviser ses pratiques en la matière.

« Auriez-vous l’obligeance de m’expliquer les raisons pour lesquelles vous vous attendez à ce que ce message opérationnel soit rédigé en français, étant donné que vous occupez un poste à Edmonton, pour lequel vous devez être bilingue ? Je serai en attente d’explications de votre part. »

Cette question est adressée à un gestionnaire ferroviaire de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada qui demandait que la version française d’un message contenant les détails d’un train qui devait passer par la région de Montréal soit ajoutée à une chaîne de courriels.

La Presse a obtenu ces échanges datés du 5 mai dernier. Le contenu a été diffusé à grande échelle chez les gestionnaires ferroviaires. Cet épisode témoigne des difficultés rapportées par bon nombre de francophones qui estiment que le français perd continuellement des plumes au sein du plus important transporteur ferroviaire au pays – assujetti à la Loi sur les langues officielles et établi à Montréal.

Plusieurs employés québécois et ex-travailleurs ont contacté La Presse depuis que la compagnie est plongée dans une vive controverse pour avoir fermé les portes de son conseil d’administration aux francophones. À leur avis, ce n’était qu’une question de temps avant que le CN se fasse épingler.

Lisez l’article « Les francophones écartés de la table du C.A. »

La majorité des témoignages recueillis vont dans le même sens : si les communications officielles sont dans les deux langues au CN, la réalité est bien différente dans les multiples services. La Presse a accepté de ne pas révéler l’identité des personnes ayant accepté de raconter leur histoire. Elles craignent les représailles de leur employeur tandis que d’autres sont toujours sur le marché du travail et veulent éviter de nuire à leur carrière en critiquant publiquement le CN.

Une question délicate

En se joignant au CN, personne ne s’attendait à travailler uniquement en français. Après tout, le réseau de l’entreprise relie le Canada d’un océan à l’autre en plus d’être bien implanté aux États-Unis. Il n’en reste pas moins qu’il y a une « incompréhension totale de la réalité québécoise », affirme un ancien cadre, aujourd’hui employé d’une autre entreprise de Québec inc.

« Quand venait le temps d’envoyer des communications, le message, c’était : “Ça se peut que ça se promène dans la compagnie. Pour gagner du temps, c’est mieux de l’écrire en anglais”, raconte-t-il. Ce que je trouvais dénaturant, d’un point de vue humain, c’est que j’enlevais mon cerveau de francophone quand j’arrivais au bureau. La discussion à la machine à café, elle était en anglais. »

Parfaitement bilingue, une employée qui occupe un poste au sein du siège montréalais n’a rien contre le fait de travailler dans les deux langues officielles du pays. Ayant vu plusieurs collègues unilingues anglophones se joindre à son équipe avec les années, elle estime que l’inverse survient très rarement.

Quand tu es francophone, tu dois parler anglais parce que sinon, tu ne pourras pas faire ta job, c’est aussi simple que ça.

Une employée qui occupe un poste au siège montréalais du Canadien National

« La ligne est mince, poursuit-elle, mais on dirait qu’on n’embauche pas d’unilingues francophones en leur donnant la chance d’apprendre l’anglais. Au jour le jour, c’est en anglais que ça se passe. Dans un meeting, s’il y a un seul anglophone, c’est tout en anglais. Ce n’est même pas une question. J’ai des superviseurs qui ne parlent qu’anglais. »

Dans un courriel, le porte-parole du CN, Jonathan Abecassis, n’a pas commenté directement les témoignages. Il affirme que l’entreprise veut « montrer l’exemple dans le domaine des langues ».

« Le CN va vérifier et remédier à toute situation qui est portée à son attention lorsqu’un employé croit que l’une de ces obligations n’a pas été respectée, écrit M. Abecassis. De plus, nous avons entamé une révision interne de nos pratiques concernant les langues officielles. »

Celui-ci n’a toutefois pas offert plus de détails sur la « révision interne ».

Montré du doigt

Depuis deux ans, la Conférence ferroviaire de Teamsters Canada se plaint que le français est mis à mal au CN. Le syndicat a interpellé la nouvelle présidente-directrice générale Tracy Robinson – qui peaufine son apprentissage du français – le 5 avril dernier.

Consultez l’article « Des travailleurs francophones sous "pression" »

La missive relatait un épisode survenu le 20 février dernier, où un employé aurait été contraint de jouer le rôle de traducteur pour permettre à un train de réaliser des manœuvres à la gare de triage Taschereau. Dans un autre cas, incapable de communiquer en anglais, un travailleur s’était fait ordonner d’aller s’asseoir dans une gare jusqu’à la fin de son quart de travail, alléguait le syndicat.

Un cadre présent sur les lieux lors du deuxième évènement livre sa version des faits.

« Le mécanicien de train devait faire reculer 80 wagons et il n’était pas capable de se faire comprendre par ceux qui doivent être ses yeux et ses oreilles en arrière parce que c’était deux unilingues anglophones, affirme-t-il, en déplorant la tournure des évènements. C’est une question de sécurité. C’est de la mauvaise gestion d’effectifs. Et en demandant au mécanicien de train d’aller s’asseoir à la gare parce qu’il ne parlait pas anglais, c’était comme une punition. »

Plusieurs semaines après cet évènement, ce gestionnaire se dit incapable de comprendre pourquoi un travailleur québécois a pu écoper de la sorte.

« Si c’est opérationnel, ils [le CN] ne veulent rien savoir du français », dit-il.

Le CN a déjà promis de remédier à l’absence de francophones au sein de son conseil d’administration. Un processus est en cours pour trouver la personne qui se joindra à l’équipe. L’assemblée annuelle des actionnaires prévue ce vendredi pourrait être l’occasion de faire le point sur le dossier.

En savoir plus

  • 4000
    Nombre d’employés du CN au Québec, ce qui représente environ 17 % de l’effectif total du transporteur ferroviaire.
    Source : canadien national