(Ottawa) L’entreprise NorthStar Ciel et Terre, qui aspire à faire de Montréal « la tour de contrôle de l’espace », compte lancer ses premiers satellites d’ici 12 mois pour réaliser cet ambitieux projet.

Publié le 17 mai
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Au cours des derniers mois, le projet de l’entreprise montréalaise a capté l’intérêt des États-Unis, de la France, du Luxembourg et du Japon, entre autres pays, au moment où l’on assiste à une hausse marquée du nombre de satellites lancés annuellement dans l’espace. Mais l’attentisme dont fait preuve le gouvernement Trudeau à son égard pourrait s’avérer un frein à son développement.

Le gouvernement Legault commence d’ailleurs à piaffer d’impatience devant la lenteur d’Ottawa à faire connaître ses intentions, ont confirmé des sources à La Presse. D’autant plus qu’Investissement Québec est un des partenaires du projet. L’actionnaire principal de l’entreprise est l’homme d’affaires Charles Sirois. La société Rogers a également investi dans l’entreprise.

Tandis que le compte à rebours est commencé pour le lancement des satellites, certains des pays intéressés posent la même question : pourquoi le gouvernement du Canada n’a-t-il toujours pas signifié son intérêt ? Il pourrait le faire en concluant notamment une entente pour être un futur client des services que compte offrir NorthStar Ciel et Terre, comme cela a été fait dans le cas de Télésat. Une question à laquelle les dirigeants de l’entreprise peinent à offrir une réponse.

« La commercialisation de l’espace est une course déjà bien entamée. Avec le leadership du gouvernement du Canada, Montréal pourrait devenir la tour de contrôle de l’espace, afin de protéger les milliards de dollars de nouveaux investissements spatiaux du Canada et de ses alliés », a indiqué Stewart Bain, PDG et cofondateur de NorthStar Ciel et Terre, dans un courriel à La Presse.

Des orbites congestionnées

Depuis quelques années, le trafic dans l’espace s’est considérablement alourdi. À l’heure actuelle, on lance en moyenne l’équivalent de 1000 nouveaux satellites par année. C’est presque 4 fois plus que les 260 satellites que l’on envoyait dans l’espace chaque année durant la précédente décennie. À cela, il faut ajouter les débris des satellites qui sont entrés en collision avec d’autres objets en orbite.

Résultat : le temps presse pour assurer une saine gestion de la circulation dans l’espace. « Je pense qu’il est important que la communauté internationale s’entende sur des règles et des normes de comportement de base dans l’espace. Le défi, c’est que cela prend tellement de temps et il y a tellement de discussions. […] À mon avis, ce qui doit arriver, c’est que des pays comme les États-Unis et nos alliés dans le monde […] doivent démontrer maintenant leur leadership », a indiqué un ancien haut dirigeant de la NASA et ancien membre du Congrès américain, Jim Bridenstine, dans une entrevue mise en ligne lundi par le site SpaceWatch.global.

L’urgence est telle que les Nations unies ont adopté, en décembre dernier, une résolution en ce sens. Dans cette résolution, on s’est dit « profondément préoccupé par la fragilité de l’environnement spatial », et « en particulier de l’impact des débris spatiaux ».

Ce dossier a également été discuté au dernier Sommet du G7, tenu en juin 2021 dans les Cornouailles, en Grande-Bretagne. « Nous reconnaissons l’importance d’établir des normes, des pratiques exemplaires et des lignes directrices communes pour assurer la durabilité des opérations spatiales, tout comme la nécessité d’une action concertée en matière de gestion et de coordination du trafic spatial », a-t-on indiqué dans le communiqué final, signé par les leaders des pays du G7, dont le premier ministre Justin Trudeau.

Au bureau du ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, on affirme avoir donné un coup de pouce financier à l’entreprise. « Notre gouvernement a supporté NorthStar Ciel et Terre par l’entremise du Fonds stratégique pour l’innovation pour développer leur technologie. Maintenant, alors que l’entreprise a fait un changement dans son plan d’affaires et veut à présent conclure des contrats d’approvisionnement et de services avec le gouvernement, nous avons des discussions confidentielles sur le plan commercial », a indiqué l’attachée de presse du ministre, Laurie Bouchard.

Des alertes avant les collisions

NorthStar prévoit lancer dès 2023 les trois premiers satellites d’une constellation qui atteindra 24 satellites au cours des 3 prochaines années. Cet ensemble de satellites sera consacré entièrement au suivi des objets spatiaux.

L’entreprise a confié à la firme Spire le mandat de construire et d’exploiter les trois premiers satellites sous le modèle « space-as-a-service » dans le but d’assurer un déploiement commercial rapide de son système.

Grâce à ce projet, les propriétaires de satellites pourront être alertés à l’avance et avec précision qu’une collision est possible entre des objets spatiaux. Cela leur donnera le temps d’effectuer les manœuvres de navigation qui s’imposent afin d’éviter toute collision en utilisant certaines applications.

D’ores et déjà, ce type de services est en grande demande au moment où l’économie mondiale est plus tributaire que jamais des satellites. Dans leur quotidien, les gens en dépendent également pour des choses aussi simples qu’obtenir la météo avant de quitter la maison, payer un latte avec une carte bancaire au café du coin ou suivre la route sur son GPS pour se rendre au restaurant en soirée. Ces données sont accessibles grâce aux données fournies par les satellites.

À l’Agence spatiale canadienne, on reconnaît que le risque de collision entre les satellites et d’autres engins ou débris en orbite « continue d’augmenter, car de plus en plus d’objets sont lancés en orbite par des entreprises, des universités et des gouvernements ».

« L’Agence contribue aux efforts internationaux de poursuite des débris spatiaux et d’atténuation des risques. Les activités régulières de suivi des satellites/objets spatiaux et les manœuvres d’évitement des collisions permettent de gérer et de réduire les risques. Plus de 23 000 objets de la taille d’une balle de softball (plus de 10 cm de diamètre) ou plus sont surveillés 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 en orbite terrestre basse par le réseau de surveillance spatiale des États-Unis. »

Mais « les objets plus petits ne peuvent pas être suivis en raison de la précision limitée des divers capteurs actuels », une lacune que pourrait corriger le projet de NorthStar.

« L’Agence spatiale canadienne prend très au sérieux la question des débris spatiaux et travaille activement avec des partenaires canadiens et étrangers pour trouver des solutions à la gestion des débris spatiaux. Ces efforts sont menés dans des comités tels que le Comité de coordination interagences sur les débris spatiaux et le Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique des Nations unies », a-t-on indiqué.