Si vous deviez décrire la dernière année en objets, quel serait le premier sur votre liste ?

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Un masque médical ?

Une seringue pour vacciner ?

Un pull ou un pantalon bien mou ?

Une lampe à Zoom ?

Moi, ça serait un lave-vaisselle.

Privées de repas à l’extérieur, chez les copains ou au resto, ma famille et moi, comme la plupart des gens, mangeons tout le temps à la maison. Et passons notre temps à remplir et à vider le lave-vaisselle.

Souvent, on le fait fonctionner deux fois, trois fois dans une même journée.

Je déteste faire la vaisselle, donc je mets tout dedans. Casseroles, passoires, verre, plastique, métal. Si je pouvais, j’embarquerais moi aussi.

« Je suis au sommet de mon art », m’a répondu un collègue quand j’ai mentionné mon plan d’écrire sur mon lave-vaisselle. On n’avait pas besoin de s’expliquer plus. On se comprenait. Il parlait de l’art de bien le remplir, d’optimiser chaque centimètre cube.

Sérieux. J’ai l’impression de ne faire que ça. Vider, remplir, vider, remplir…

Et je croise les doigts pour qu’il ne me laisse pas tomber.

Car si on a beaucoup parlé des pénuries de farine, de papier de toilette, et maintenant de deux par quatre et de vélos, il faut maintenant ajouter à la liste des habitués de la rupture de stock cet outil quand même important dans votre vie moderne.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Selon Pascal Maluorni, de Signature Bachand, on est à entre 10 % et 15 % des stocks habituels de lave-vaisselle.

« En fait, c’est un sujet difficile en ce moment pour tout l’électro, tout le stock est difficile à trouver », m’explique Pascal Maluorni, conseiller en ventes chez Signature Bachand, marchand spécialiste des électroménagers. « Mais le plus dur à trouver, c’est les lave-vaisselle. »

Et ça, dans toutes les gammes de prix.

Selon M. Maluorni, on est à entre 10 % et 15 % des stocks habituels.

Pourquoi ?

Parce que la rénovation cartonne.

Et parce qu’on s’en sert comme jamais.

Évidemment, on se sert aussi beaucoup de nos frigos et de nos cuisinières. Mais traditionnellement, dans le monde de l’électroménager, le lave-vaisselle est un peu à part, m’explique le spécialiste. Souvent l’achat d’un réfrigérateur ou d’un four correspond à une grande rénovation de la cuisine, ce qui se fait beaucoup actuellement, on s’entend. Mais le lave-vaisselle, lui, suit son propre calendrier. Au gré des bris et des réparations.

Et actuellement, ils se brisent beaucoup.

« Un lave-vaisselle, c’est comme un char », explique Pierre-Luc Lavoie, propriétaire d’Ateliers Nelson, un réparateur. « Si tu fais 200 km par jour, il va briser plus vite que si t’en fais 20. »

Selon M. Lavoie, les appareils sont « faits fragiles », peu souvent fabriqués dans le but de pouvoir facilement être réparés, même si c’est ce que les consommateurs veulent de plus en plus, car c’est logique d’un point de vue écologique.

« Donc, oui, on en répare pas mal plus qu’avant. »

Il conseille d’ailleurs aux utilisateurs de faire attention à leurs appareils. En plus, entre la pénurie de main-d’œuvre prépandémie et les retraites accélérées par les craintes liées au virus, il manque de techniciens pour réparer. « On est totalement bookés pour les deux prochaines semaines. » Il ne peut faire mieux, faute de personnel.

En plus, il manque des pièces. « Certaines sont en rupture de stock depuis des mois. »

Ce n’est pas le temps que le lave-vaisselle tombe en panne.

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La hausse vertigineuse de la demande explique en bonne partie le problème. À titre indicatif, Anie Rouleau, chez The Unscented Company, a vu les chiffres de vente de ses savons à vaisselle et pastilles à lave-vaisselle bondir de 50 %. Donc on lave beaucoup. Car oui, on mange plus à la maison, mais on cuisine plus aussi, note-t-elle. Donc non seulement il faut laver les assiettes et couverts qu’on n’aurait pas utilisés si on avait mangé un sandwich au bureau le midi, mais il faut aussi laver les casseroles et autres instruments qui ont servi à préparer tous les repas.

Selon la firme de recherche américaine, ResearchAndMarkets.com, la pandémie et le confinement ont fait augmenter la vente de savons à vaisselle de 275 %.

Mais il y a aussi des difficultés du côté de l’offre.

Les chaînes de montage des grands fabricants, par exemple, ne roulent pas à 100 % à cause des exigences liées à la COVID-19. La distanciation obligatoire ne permet pas de travailler avec autant d’équipes. Et tous les pays n’ont pas fait de pause ou obligé les entreprises à fermer temporairement leur production en même temps. Donc si les pièces ne sont pas fabriquées au même endroit que là où se fait l’assemblage, par exemple, ça peut entraîner des délais supplémentaires. En temps de pandémie, on oublie le flux optimal du travail.

M. Maluorni rappelle qu’il y a aussi actuellement une crise dans le transport de marchandise : une pénurie de conteneurs. Le blocage du canal de Suez et la grève de l’été dernier au port de Montréal n’ont pas aidé, mais le problème est plus vaste. En causant une perturbation majeure dans la consommation et les échanges commerciaux entre les pays, la pandémie a créé toutes sortes de casse-tête logistiques dans le monde du fret qui n’ont pas été résolus.

« En tout cas, nous nos distributeurs disent que le problème, c’est le manque de conteneurs », dit M. Maluorni.

Conseil : « Rincez bien la vaisselle sale », dit M. Lavoie. « Un appel sur quatre, c’est pour un drain bouché. »

Et appréciez chaque cycle qui a bien fonctionné. Il ne faut rien tenir pour acquis.