Si elle met à exécution sa menace de fermer dès le 12 mai la portion de la ligne 5 de l’oléoduc de la société Enbridge qui passe sur le territoire du Michigan, la gouverneure de cet État, Gretchen Whitmer, pourrait provoquer un choc pétrolier au Québec et en Ontario, mettant aussi en péril la sécurité énergétique d’une partie du continent nord-américain.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Le gouvernement Trudeau, plusieurs provinces et la Chambre de commerce du Canada (CCC) montent au créneau pour convaincre la gouverneure démocrate de revenir sur cette décision qui pourrait avoir des conséquences économiques désastreuses.

Redoutant les effets catastrophiques d’une telle décision, annoncée par la gouverneure Whitmer le 13 novembre, Enbridge a pour sa part saisi les tribunaux afin d’obtenir une injonction en plaidant que la gouverneure outrepasse ses pouvoirs. Mais l’entreprise canadienne est engagée dans une course contre la montre pour éviter la fermeture de cette ligne, considérée comme un lien essentiel pour acheminer non seulement le pétrole de l’Ouest canadien vers l’est du pays en passant par le Midwest des États-Unis, mais aussi le gaz naturel et le propane.

Mme Whitmer a fait de la fermeture de cette ligne construite en 1953 une promesse phare de sa campagne électorale en 2018. Soutenue par les groupes environnementaux, elle affirme qu’Enbridge n’a pas pris les mesures qui s’imposent pour protéger les Grands Lacs, exposant ainsi la population du Michigan à un risque inacceptable de déversement de pétrole.

Enbridge assure au contraire que l’oléoduc est très sécuritaire malgré son âge, comme l’ont statué les autorités réglementaires fédérales, que les travaux d’entretien y sont effectués régulièrement et qu’il fait l’objet d’une surveillance constante pour détecter toute fuite. En outre, la compagnie canadienne planche depuis trois ans sur le projet de construction d’un nouveau tunnel sous le lit du lac pour y insérer de nouvelles conduites du pipeline. Elle attend les permis requis pour entreprendre la construction. Le projet est évalué à 500 millions de dollars américains – une facture qu’acquittera entièrement Enbridge.

Dans une lettre qu’il a envoyée à la gouverneure le 4 janvier, le président de la CCC, Perrin Beatty, a multiplié les arguments en faveur du maintien de cette ligne 5, qui permet notamment d’acheminer au Québec les deux tiers du pétrole brut consommé dans la province.

« La ligne 5 fournit le gaz naturel et le propane que les résidants du Michigan utilisent pour chauffer leurs maisons et alimenter leurs entreprises chaque hiver. […] La ligne 5 joue un rôle clé pour assurer aux États-Unis une plus grande sécurité énergétique et elle représente l’une des nombreuses infrastructures communes qui ont été rendues possibles grâce aux relations particulières qui existent entre le Canada et les États-Unis », écrit M. Beatty dans sa missive obtenue par La Presse.

M. Beatty souligne aussi dans sa lettre que l’oléoduc est un moyen de transporter le pétrole d’une manière plus sûre que le fait d’avoir recours à des trains ou à des camions – un plan B qui devrait être envisagé dans le cas d’une fermeture.

Selon la CCC, ce dossier devra être l’un des premiers que doit aborder le premier ministre Justin Trudeau avec la nouvelle administration démocrate du président désigné Joe Biden, qui prendra le pouvoir le 20 janvier.

Le parcours de la ligne 5

La ligne 5 relie la ville d’Edmonton, en Alberta, et la ville de Sarnia, en Ontario, en passant d’abord par la Saskatchewan et le Manitoba avant de franchir les États américains du Minnesota, du Wisconsin et du Michigan.

À Sarnia, la ligne 5 est raccordée à la ligne 9B, qui a été inversée en décembre 2015 pour acheminer du pétrole brut à la raffinerie de Suncor, à Montréal, et à la raffinerie Valero, à Lévis. Ces raffineries ont une capacité de production de 137 000 barils par jour et de 265 000 barils par jour respectivement.

La première section du réseau principal, d’Edmonton, en Alberta, à Superior, dans le Wisconsin, a été construite en 1950. En 1953, le réseau a été agrandi jusqu’à Sarnia, en Ontario.

Une portion de la ligne 5 passe dans le détroit de Mackinac afin de relier la péninsule supérieure et inférieure du Michigan. Enbridge s’est vu accorder une servitude pour le passage de la ligne dans ce détroit par l’État au moment de la pose des tuyaux. Le Michigan est propriétaire des bas-fonds du détroit.

Craintes de fuites

La gouverneure Whitmer tente de forcer la fermeture de l’oléoduc en révoquant de la servitude au motif que la société canadienne ne respecte pas les conditions de l’entente. Chez les groupes environnementaux, on a encore en mémoire la fuite de 20 000 barils de pétrole dans la rivière Kalamazoo, au Michigan, provenant d’un autre pipeline appartenant à Enbridge. Un rapport du bureau américain de la sécurité des transports avait révélé que les contrôleurs de l’oléoduc de l’entreprise avaient ignoré plusieurs avertissements de fuite de pétrole le jour de la fuite, le 25 juillet 2010, avant d’agir. Le nettoyage a coûté près de 1,2 milliard de dollars à Enbridge.

Mais dans des documents déposés devant la cour, Enbridge soutient qu’il n’y a jamais eu de fuite de la ligne 5 dans le détroit.

Cette menace préoccupe au plus haut point le gouvernement Trudeau, et il n’hésite pas à rappeler à la gouverneure l’importance de cet oléoduc pour les résidants du Michigan.

« Notre gouvernement soutient la poursuite de l’exploitation de la ligne 5 d’Enbridge en toute sécurité. Elle alimente le nord du Michigan en propane pour le chauffage des habitations et des entreprises, et elle livre des matières premières aux raffineries de l’Ohio et de l’est du Canada. Nous continuerons à collaborer avec l’État du Michigan et l’administration Whitmer », a indiqué Ian Cameron, l’attaché de presse du ministre des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, dans un courriel à La Presse.

Joint à Calgary, Vern Yu, le président d’Enbridge pour les pipelines de liquides, a affirmé que la menace de la gouverneure du Michigan de fermer la ligne 5 doit être prise au sérieux.

« Je crois qu’il faut prendre ces menaces au sérieux, même si nous estimons que la gouverneure n’aura pas gain de cause. Il est important de savoir qu’un État tente de s’approprier un pouvoir qui relève du gouvernement fédéral. Mais il est clair que la fermeture de cette ligne aurait des conséquences très sérieuses pour les Canadiens et les Québécois. Cela aurait un impact sur la sécurité énergétique et l’économie, c’est clair », a-t-il indiqué.

M. Yu a indiqué qu’Enbridge a toujours respecté ses obligations en matière de sécurité et de protection de l’environnement. « À moins d’une ordonnance de la cour de fermer le pipeline, nous n’allons pas fermer la ligne 5 », a-t-il prévenu.