Je suis tanné de lire le même titre. Depuis trois ans, chaque fois que les nouvelles données sont publiées, on écrit qu’il s’agit du plus bas taux de chômage depuis 1976, dernière année où des données comparables sont disponibles.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Oui, mais que se passait-il avant ? Les vieux économistes se souviennent des années 60 et d’Expo 67, période où les chômeurs étaient rares grâce à une économie qui progressait au rythme réel de 12 % par année (contre moins de 3 % aujourd’hui). Ils gardent aussi en mémoire le très dur hiver 1961, où le chômage atteignait alors un sommet inégalé.

Pour en avoir le cœur net, j’ai demandé à Statistique Canada des données reconstituées comparant la situation de l’emploi avant et après 1976. Et j’ai découvert de belles surprises, qui nous donnent une meilleure idée de la performance éclatante du Québec ces dernières années.

Je fais le divulgâcheur : depuis trois ans, non seulement le Québec compte nettement moins de chômeurs qu’ailleurs au Canada pour la première fois depuis 1976, mais ce record remonte également à 1946, après la Seconde Guerre mondiale, soit 30 ans plus tôt.

Avant de me lancer, je vous relaie la mise en garde de Statistique Canada. L’agence a changé la façon de recueillir les données en 1976. Pour faire la comparaison avec les années précédentes, elle a mené en parallèle les deux collectes pendant un certain temps à l’époque, ce qui lui a permis d’ajuster les années précédentes.

Plus on recule dans le temps, plus la comparaison doit être interprétée avec prudence. Par exemple, avant 1965, le taux de chômage s’applique aux personnes de 14 ans et plus, alors qu’après, c’est 15 ans et plus.

Cela dit, les données nous offrent au moins un aperçu de l’évolution du chômage d’une année à l’autre et bien sûr, des différences entre le Québec et l’ensemble canadien.

Ainsi, en 2019, le taux de chômage était de 5,1 % au Québec, selon Statistique Canada, soit 0,6 point de moins que dans l’ensemble canadien (5,7 %). L’avantage du Québec était de 0,3 point en 2018 et de 0,1 point en 2017.

L’écart de 2019 est important. Avant cette période 2017-2019, le Québec est brièvement passé sous la moyenne canadienne en 2009, après la crise financière, mais de seulement 0,1 point. Avant cela, jamais le Québec n’a eu moins de chômage qu’ailleurs au Canada depuis que Statistique Canada collige ces données, soit 1946.

Autre élément intéressant : le taux de chômage était plus bas au Québec en 1966 et 1967 qu’aujourd’hui, si l’on se fie aux données reconstituées. Le taux est alors passé sous la barre des 5 % (4,1 et 4,6 % plus précisément). Il aurait également été plus bas entre 1946 et 1953, avec un creux de 2,5 % en 1947 et 1948 ! À l’époque, faut-il dire, les femmes étaient peu nombreuses à travailler, ce qui réduit le bassin de comparaison par rapport à aujourd’hui.

« Bonyeu, donne-moé une job »

Les données de l’agence nous rappellent les périodes creuses. Par exemple, au terme de la plus longue récession d’après-guerre de 1990-1992 (sept trimestres), le taux de chômage s’élevait à 13,2 % au Québec (1993).

Les Colocs et Dédé Fortin ont alors composé la chanson Bonyeu, sortie en 1995, qui reflétait le désespoir de la génération X de l’époque : « Bonyeu, donne-moé une job ».

Le sommet du chômage au Québec a été atteint en 1982, à 14,2 %, après une autre récession terrible, dans une période fortement inflationniste. C’est à cette époque que l’écart du taux de chômage avec la moyenne canadienne était le plus marqué (3,0 points).

Le gouvernement péquiste a alors lancé Corvée Habitation, un programme visant à relancer la construction et à aider les familles à acheter une maison. On a aussi assisté à la naissance du Fonds de solidarité FTQ, créé pour sauver des entreprises et leurs emplois.

Le précédent sommet du chômage date de 1978 (11 %), puis de 1961 (9,2 %), ce qui confirme le pénible souvenir qu’ont les vieux économistes.

Oui, mais, me direz-vous, si le Québec a aujourd’hui un plus bas taux de chômage que la moyenne canadienne, c’est parce que la province compte davantage de personnes âgées, qui quittent le marché du travail et laissent la place aux jeunes.

Vous avez en partie raison, mais la baisse du chômage s’explique davantage par la création d’emplois relative. Pour en saisir les effets, il faut utiliser le taux d’emploi, qui indique la proportion de la population de 15 ans et plus (retraités ou non) qui occupe un emploi.

En 2019, 61,5 % des Québécois de 15 ans et plus occupaient un emploi. À ce chapitre, le Québec continue d’être sous la moyenne canadienne, qui est de 62 %. Toutefois, cet écart de taux d’emplois Canada-Québec est le plus petit depuis 1955, il y a 65 ans.

Le taux d’emploi évolue au gré de la conjoncture économique en sens inverse du taux de chômage. Il chute en période de récession, puisque moins de gens travaillent, et il grimpe en période de croissance économique.

En analysant l’écart de taux d’emploi entre le Québec et le Canada, on élimine en partie les effets des cycles économiques, et on peut mieux mesurer l’évolution de notre progression, du moins sur le marché du travail. Encore une fois, l’évolution du Québec est remarquable. Chapeau à tous !

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