Comme c’était prévisible, l’administration américaine a porté en appel la plus récente décision de l’Organisation mondiale du commerce qui donnait une nouvelle fois raison au Canada dans le différend sur le bois d’œuvre. En attendant, les entreprises d’ici devront donc continuer à payer des droits de 20 % pour exporter leurs 2X4 aux États-Unis. Pour en finir avec ce conflit vieux de presque 40 ans, nous avons exploré des pistes de solution avec un spécialiste de la question, Michel Vincent, économiste du Conseil de l’industrie forestière du Québec.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

Peut-on augmenter le prix du bois exporté sur le marché américain pour compenser les droits imposés sur le bois canadien ?

C’est impossible. Le monde du sciage est composé de milliers de scieries et de milliers d’acheteurs qui n’ont pas le pouvoir de fixer les prix. On est des price takers. Le prix du bois d’œuvre dépend de l’offre et de la demande et c’est un marché qui fonctionne très bien. Le prix est le même au Canada et aux États-Unis parce qu’il s’ajuste au taux de change, et c’est le coût de transport qui peut faire la différence entre un marché et un autre. Les prix actuels, c’est du jamais-vu, et l’industrie en profite, mais sur l’ensemble du dernier cycle économique, la rentabilité est très faible, de l’ordre de 5 %.

L’industrie du sciage, c’est une industrie qui a le droit d’être rentable comme les autres. C’est 60 000 emplois directs au Québec et 140 000 au total.

Pourrait-on augmenter la production pour répondre à la demande ?

La situation actuelle est particulière. Il n’y a pas eu de rupture de stock dans l’industrie du sciage. Les scieurs ont travaillé comme ils le font toujours. La demande a augmenté à cause de la pandémie et les gros détaillants, qui craignaient la pénurie, en ont créé une. C’est ce qui explique la hausse des prix record qu’on a connue cet été et qui commence à se calmer.

Les scieries ne peuvent pas augmenter leur capacité instantanément. Il leur faut investir ou ajouter un quart de travail, ce qui veut dire trouver de la main-d’œuvre, et c’est un défi. La capacité de sciage est aussi limitée par l’approvisionnement en bois, contrôlé par le gouvernement. Pour augmenter sa capacité, l’industrie aurait aussi besoin de prix stables et de prévisibilité sur le marché.

Pourquoi alors ne pas garder plus de bois au Canada alors qu’il en manque dans les magasins et qu’il faut payer jusqu’à 10 $ pour un 2X4 ?

Au Canada et au Québec, on produit deux fois plus de bois que ce qu’on consomme. On garde donc la moitié de la production ici. Le reste, il faut le vendre sur d’autres marchés. On ne peut pas demander aux entreprises de sciage de renoncer à leurs contrats d’exportation pour garder plus de bois ici. Pour régler un problème temporaire, est-ce qu’elles devraient dire à leurs clients qu’elles servent depuis des années : on ne vous vend plus de bois ?

Pourquoi ne pas vendre notre bois sur d’autres marchés d’exportation ?

Pour le Québec, l’Europe pourrait être un marché naturel, mais il y a actuellement sur ce marché de la capacité excédentaire à cause d’une épidémie d’insectes qui précipite les coupes. On pense généralement que la Suède et la Finlande sont les seuls producteurs de bois d’œuvre, mais de plus en plus de pays, l’Allemagne, les pays baltes, l’Autriche et même la France, en font. Les prix tombent.

Du côté de la Chine, la demande est là, mais en raison de nos coûts de production élevés, plus les coûts de transport, il n’y a aucune rentabilité pour les producteurs de 2X4 et autres produits de base à les envoyer dans un marché à 4000 kilomètres de chez eux.

Ça prend des produits à plus haute valeur ajoutée, comme des maisons préfabriquées, des murs complets ou des poutrelles en I, qui peuvent aller plus loin. On en fait de plus en plus au Québec.